Questions d’images - La 100e chronique

Le bonheur, pour ne pas dire le privilège, du chroniqueur réside dans une posture simple, qui consiste, en principe, à prendre le temps d’observer et d’analyser les événements de l’actualité, et à amener le lecteur à partager un point de vue, une opinion sentie et parfois une intuition sur ce qui peut arriver. Bref, tenter d’installer une sorte de dialogue, comme on le ferait entre amis autour d’un café ou d’un verre de vin. Susciter le débat plus que le provoquer, porter au raisonnement et parfois même au questionnement nécessaire.

Dans mon cas, je me suis toujours efforcé et m’efforcerai encore de trouver un angle d’observation qui ne relève pas de l’a priori, de l’évidence, du préjugé ou du jugement tout fait. Un de mes amis chers me dit parfois : « À nos âges, nous sommes au balcon et, d’en haut, on observe mieux ce qui se passe. Profitons-en. » Comme il est sage, mon ami.


Dire que ce monde a changé relèverait forcément de l’euphémisme. Je ne le reconnais quasiment plus. Alors, pour ma 100e chronique, je me suis arrêté. Juste comme ça. Pour respirer un peu. M’arrêter, pour comprendre. Quel luxe !


… 98, 99, 100. Comme les enfants qui chantonnent dans leur jeu de cache-cache et qui, à la fin du compte, crient avec ferveur : « Prêt, pas prêt, j’y vais », je redresse à mon tour la tête et regarde autour de moi. Je contemple mon petit monde et reste un instant étonné, pour ne pas dire circonspect.


S’il est pourtant légitime, naturel et inéluctable que les choses évoluent sans cesse, je m’étonne, pour ne pas dire me stresse fortement, en les voyant évoluer plus vite que je ne l’aurais jamais imaginé. Voilà cinq ans que j’écris et, pourtant, il me semble qu’il s’en est écoulé cinquante en cinq secondes. Un effet vortex, un effet tunnel quasi inconfortable.


L’ère du numérique a modifié notre rapport au temps et nous restreint désormais à celui de l’instant. C’est un bouleversement majeur, une révolution à laquelle nous ne pourrons nous adapter que lentement. Très lentement. Paradoxe.


L’instant qui prive le temps du recul nécessaire. L’instant qui prive l’intelligence de la réflexion. L’instant qui nous installe dans des trains pour regarder le paysage, alors que nous étions dans le paysage à regarder passer les trains. L’instant qui nous condamne à la réaction plus qu’à l’action.


Alors, les sociétés souffrent. Elles souffrent de l’accès à tout, donc à rien. De ces prises de parole, d’invective voire d’insulte. De ces langages de combats vidés de tout débat. Elles souffrent de ces paroles anonymes et blessantes, de l’intolérance permanente, de l’exacerbation constante, irritante et combien stérile de positions antagonistes par principe. C’est le prix à payer de la nouvelle démocratie, disent certains, peut-être. Je demeure néanmoins perplexe.


Quand les centres faiblissent, les extrêmes s’agitent.


Deux univers sont particulièrement touchés par ces mutations de pratiques : le journalisme et la politique. Et voici revenu le temps de la propagande, du populisme et du sensationnel.


La récente polémique Patrick Lagacé-Jean Pelletier qui, à la suite d’une chronique du premier, a eu cours sur les médias sociaux à propos de l’entrevue de Mgr Ouellet menée par Céline Galipeau est proprement désolante tant, une fois de plus, on se situe au niveau de la réaction, loin de la réflexion. Des positions aussi méprisantes que provocantes. En fait, des positions extrêmes dans des médias de masse qui sont censés apporter du professionnalisme et de la nuance dans l’information qu’ils nous diffusent. Attiser les feux de l’intolérance ne se ferait pas autrement.


Le même paradoxe frappe les politiciens et politiciennes d’aujourd’hui. Là encore, le texto en 140 caractères, le blogue du jour, le « statut Facebook » du moment, les amènent à se manifester, à se montrer, à y aller d’une phrase-choc, sensationnelle. Prenant eux aussi un train le matin pour faire le soir le chemin inverse. Donnant d’eux-mêmes une image inconsistante de leur véritable rôle et autorité d’élus.


Au Québec, terre de tradition centriste, les centres donnent des signes de grande fragilité. Laissant béante la place aux jugements extrêmes et stéréotypés. Le refus du réel débat laisse désormais toute la place à un faux combat repris à cor et à cri par les populistes de tout acabit.


On ne veut plus entendre les termes « gau-gauche du Plateau », « droite Radio X de Québec », « enfants-rois », « intellos », « carrés rouges », « boomers », « cathos », « homos », « 514 » ou « 450 », etc. Tous ces termes réducteurs qui nous confinent à un espace asocial, celui des clans, des partisans, des tribus.


Hélas, je vois tout cela de mon balcon. Avouez que ça ne donne pas toujours le goût d’en redescendre.


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Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l’image.

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