Dix ans pour rien

Dix ans plus tard, quel bilan tirer de l’intervention en Irak?

De l’Irak, on ne parle plus dans nos médias, ou si peu. Mais au cours des derniers mois, tout au long de cette première année entière (2012) qui a suivi le retrait « total » des troupes américaines, les attentats meurtriers se sont multipliés sur les rives du Tigre.


Depuis que les Américains n’y sont plus - certes, ils conservent à Bagdad une grosse ambassade, mais son influence sur le terrain s’est réduite comme peau de chagrin -, la guerre a repris de plus belle.


Prises au hasard, des nouvelles horribles devenues (ou plutôt redevenues) quotidiennes : 23 morts par bombes à Bagdad le 28 février ; 20 dans les environs de Bagdad le 17 février (fusillades et explosions) ; 40 morts le 17 décembre à Mossoul, à Kirkouk et dans la province de Diyala ; 23 morts le 29 novembre dans une attaque antichiite à Kerbala… On pourrait ainsi dérouler toute l’année 2012 avec cette litanie sanglante. Elle nous ramènerait presque - avec une intensité certes un peu moindre - à l’horreur des années 2006-2007.


Non seulement une guerre larvée se poursuit en Irak, mais le gouvernement « ami » installé après l’intervention américaine, dans ce pays à majorité chiite, s’est ostensiblement rapproché de l’Iran. Aujourd’hui, à l’heure de l’explosion syrienne - dont les flammes menacent les pays voisins -, le premier ministre, Nouri Al-Maliki, compte parmi les derniers soutiens du régime de Bachar al-Assad.


Voilà l’ultime paradoxe : une intervention américaine censée « exporter la démocratie » au Moyen-Orient et installer des « amis » à Bagdad et aux alentours… a eu pour effet de remplacer la dictature sunnite minoritaire de Saddam Hussein par un régime sectaire chiite, habillé de vernis démocratique. Un régime dont les choix stratégiques en 2013 - de Damas à Téhéran - se retrouvent aux antipodes de ceux du supposé « grand patron » de Washington !


Cette fausse fin de la guerre d’Irak, ainsi que le renversement stratégique en cours à Bagdad, rappelle le caractère illusoire des « victoires » proclamées par les apparents vainqueurs. On se souvient de la bannière « Mission accomplie » déployée sur un porte-avions, qui coiffait le discours triomphal prononcé en mai 2003 par George Bush. Mais gagner une bataille, terrasser l’adversaire d’un jour, n’est pas du tout la garantie de gains stratégiques à long terme.


De la Corée à l’Afghanistan, de la Grande Guerre de 1914-1918 - faux triomphe d’un Empire britannique agonisant - à la Guerre des Six-Jours, l’Histoire regorge de victoires apparentes, proclamées par les uns, saluées ou décriées par les autres, et qui s’avèrent finalement de cruelles illusions d’optique.


***


Le bilan, le triste bilan de tout ça ?


Des gouvernements occidentaux (Royaume-Uni, États-Unis) se sont déshonorés en déclenchant une guerre avec des mensonges et une propagande quasi soviétiques. Les supposés « amis » placés à Bagdad… n’en sont plus aujourd’hui. La « démocratie » importée est une caricature, dévoyée par le communautarisme. La guerre se poursuit entre le pouvoir chiite et des milices sunnites revenues en force, galvanisées par le soulèvement d’à côté, en Syrie.


Le pétrole ? Les Américains n’ont pas « mis la main » sur le pétrole irakien (qui était, selon les analyses vulgaires, le supposé vrai mobile de l’intervention). Un pétrole que se partagent, en 2013, beaucoup de joueurs, à commencer par les politiciens irakiens. Sans oublier les intérêts russes ou chinois…


À l’échelle historique, l’« opération Irak » représente au mieux un coup d’épée dans l’eau, au pire une défaite majeure de l’interventionnisme occidental. Une nouvelle vérification du déclin des États-Unis - ne parlons pas de l’Europe - et de leur capacité à infléchir le cours des choses dans le reste du monde.


On comprend - même si la chose peut choquer, au vu des atrocités à Alep, Damas et Homs - l’extrême circonspection de Washington et des Occidentaux devant les appels à intervenir en Syrie.


Lorsqu’il s’agit du « vrai » changement au Moyen-Orient en ce début de XXIe siècle, par où passe-t-il d’abord et avant tout ? Par des mouvements authentiques, basés localement, comme l’ont été à leur commencement les soulèvements au Caire, à Sidi Bouzid, à Benghazi, à Sanaa et ailleurs. Il ne faut surtout pas le chercher, ce changement, dans les rêves mégalomanes et dépassés d’aspirants impérialistes en retard d’une guerre.

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7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 11 mars 2013 07 h 53

    «Rêves mégalomanes»

    George W. Bush a été démocratiquement élu, ne l'oublions jamais.

    • Solange Bolduc - Inscrite 11 mars 2013 10 h 01

      Ce n'était pas une raison pour jouer au fourbe !

      Et je comprends mieux mintenant pourquoi Washinton n'ose intervenir en Syrie!

      Très bonne analyse de M. Brousseau, comme toujours !

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 mars 2013 11 h 11

      Il a été élu constitutionnellement, mais faut pas oublier qu'il a obtenu MOINS de voix qu'Al Gore (et cela nonobstant le cafouillage floridien):
      50 456 002 pour Bush et 50 999 897 pour Gore.

  • Robert Morin - Inscrit 11 mars 2013 07 h 54

    Sagesse

    Il devient de plus en plus clair que notre idée de "démocratie" n'est pas adaptée à la réalité culturelle de ces régions du globe. Nous devons conserver l'espoir que les populations civiles sauront progressivement s'afffranchir des autocraties à leurs manières.

  • Robert Aird - Abonné 11 mars 2013 10 h 00

    La mainmise sur le pétrole et le motif d'intervention

    Parce que les Américains n'ont pas mis la main sur le pétrole irakien, ça veut systématiquement signifier qu'il ne représentait pas un motif pour envahir l'Irak? Est-ce possible qu'il existe d'autres explications? Faudrait éviter d'autres «analyses vulgaires»...

  • Christian Fleitz - Inscrit 11 mars 2013 11 h 40

    La farce...

    Les intérêts états-uniens avaient inventé une farce : la présence «d'armes de destruction massive» en Irak pour justifier une intervention criminelle car ces armes n'ont jamais été trouvées. Certes, Saddam Hussein était loin d'être un ange, mais sans faire d'angélisme, l'intervention essentiellement anglo-saxonne a détruit une bonne part du pays qui continue à souffrir de ces destructions. Malgré ses défauts patents, le régime irakien avait au moins le mérite de la laïcité, pratiquement, aucune tolérance pour les violences interconfessionnelles et paix sociale. Il ne faut pas oublier non plus que l'Irak a été le bouclier contre l'expansionniste religieux iranien au cours d'une guerre coûteuse et meurtrière. Depuis cette intervention, le pays n'a toujours pas retrouvé une stabilité lui permettant paix interne, démocratie et prospérité, par contre, des dizaines de milliers de victimes plus tard, les agioteurs du pétrole états-uniens y ont trouvé leur compte. Immoralité nauséabonde qui se retrouve maintenant en Syrie, si les États-Unis n'interviennent pas «officiellement», il est clair qu'ils ont largement les moyens de réaliser en sous-main leurs appuis aux dissidents syriens qui, curieusement, disposent désormais d'une capacité militaire équivalente à celle d'une des armées les plus puissantes du Moyen-Orient par une incroyable génération spontanée ! Là encore, la Syrie est le dernier état laïc de la zone géographique. Qu’importe si les islamistes y prennent le pouvoir, les États-Unis ne sont-ils pas déjà les fidèles alliés des pays rétrogrades et pourvoyeurs de fonds des islamistes que sont le royaume Saoudien et les Émirats Arabes Unis. L’important n’est-il pas une modification payante des contrats pétroliers !

  • Antoine Carrier - Inscrit 11 mars 2013 11 h 44

    Quelques analyses vulgaires de plus

    Le Monde Diplomatique publie justement (mars 2013) quelques « analyses vulgaires » concernant le bilan des 10 années post-Saddam. Un des articles intitulé Échec d'une guerre pour le pétrole, analyse les tensions entre néoconservateurs, militaires, pétroliers et intervenants irakiens ou étrangers ayant menées à la situation actuelle. La grande précision de cet article repose en parti sur le travail de Greg Muttitt, militant et auteur du livre Fuel on The Fire : oil and politics in occupied irak : ce dernier a réussi à obtenir plus de 1000 documents grâce à la loi britannique sur l'accès à l'information. Quelques uns des documents secrets les plus intéressants sont disponibles sur le site fuelonthefire.com. Quelques unes des informations les plus explicites se retrouvent aussi dans l'article "La guerre d’Irak était bien une guerre du pétrole" de Matthieu Auzanneau (Blog du journal Le Monde, juin 2011) ainsi que dans l'article "Secret memos expose link between oil firms and invasion of Iraq" de The Independant (avril 2011).
    Rappelons que le film The Oil Factor : Behind the War on Terror expose bien, lui aussi l'importance du facteur pétrolier comme cause de l'intervention de 2003 en Irak.
    En terminant, quelques citations :
    "Regardons les choses simplement. La plus grosse différence entre la Corée du Nord et l’Irak, c’est qu’économiquement, nous n’avions tout simplement pas le choix pour l’Irak : ce pays nage dans une mer de pétrole !" -Paul Wolfowitz, secrétaire d’Etat adjoint à la Défense sous George W. Bush. Paroles prononcées au printemps 2003. Reporté par The Gardian en juin 2003.
    "Si la production [de pétrole] n'augmente pas en Irak de manière exponentielle d'ici à 2015, nous avons un très gros problème, même si l'Arabie saoudite respecte ses engagements. Les chiffres sont très simples, il n'y a pas besoin d'être un expert. Il suffit de savoir faire une soustraction".
    - Fatih Birol, économiste en chef de l'Agence Internationale de l'Énergie. Entrevue publ