Pour une meilleure intégration au «nous» québécois

Fille d’un Québécois d’origine canadienne-française et d’une Italienne devenue québécoise, Tania Longpré a choisi d’œuvrer en francisation des immigrants pour transmettre le goût du Québec aux nouveaux arrivants.
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Fille d’un Québécois d’origine canadienne-française et d’une Italienne devenue québécoise, Tania Longpré a choisi d’œuvrer en francisation des immigrants pour transmettre le goût du Québec aux nouveaux arrivants.

Tania Longpré aime le Québec et les gens venus d’ailleurs qui le choisissent. Fille d’un Québécois d’origine canadienne-française et d’une Italienne devenue québécoise, la jeune femme a choisi d’oeuvrer en francisation des immigrants pour transmettre le goût du Québec aux nouveaux arrivants. « Peu importe d’où viennent les immigrants ou ce en quoi ils croient, écrit-elle, l’important est qu’ils aient le désir de se joindre à nous, de s’acclimater au Québec, d’adopter nos modes de vie, de manifester leur intérêt à devenir québécois ainsi que de partager nos projets d’avenir, quels qu’ils soient, et qu’ils souhaitent s’intégrer au “ nous ” québécois, tout en ayant comme premier objectif l’amélioration de leur qualité de vie. »


Or, constate-t-elle, ce beau projet se heurte à certains obstacles qui rendent sa réalisation difficile. Dans Québec cherche Québécois pour relation à long terme et plus, Tania Longpré se sert de son expérience d’intervenante de terrain pour « relater les succès et les échecs » du modèle québécois en matière d’intégration des immigrants. À l’aide d’une multitude d’exemples très concrets, elle tente de montrer qu’un « accueil adéquat de nos immigrants pour leur assurer un bon départ dans la vie québécoise demanderait […] d’adapter notre capacité d’accueil en fonction de notre capacité d’intégration », ce qui, selon elle, n’est pas le cas à l’heure actuelle.


Une francisation déficiente


Le Québec accueille environ 50 000 immigrants par année. La majorité d’entre eux appartiennent à la catégorie des travailleurs qualifiés. Les autres arrivent ici grâce au programme de regroupement familial ou avec le statut de réfugiés. Premier défi : environ 35 % de ces immigrants ne connaissent pas un mot de français. Même parmi ceux qui ont été sélectionnés sur la base de leur connaissance du français, nombreux sont ceux qui le baragouinent à peine. Tania Longpré raconte d’ailleurs que certains de ses élèves lui ont même confié avoir fait leur entrevue visant à évaluer leur connaissance du français « entièrement en anglais ou dans leur langue d’origine » !


Leur intégration au Québec exige donc un sérieux effort de francisation qui, selon la jeune enseignante, n’est actuellement pas à la hauteur. Les demandeurs d’asile, par exemple, ne reçoivent aucun financement en ce sens. Les autres peuvent être financés, mais les programmes offerts sont chiches, raison pour laquelle les immigrants les boudent souvent pour leur préférer un emploi, même de misère, qui n’exige aucune connaissance linguistique ou quelques rudiments d’anglais. Comme mesures d’intégration, ce n’est pas riche.


« J’estime, écrit Longpré, qu’il ne serait pas radical d’exiger de nos immigrants une connaissance dite “ suffisante ” pour se débrouiller dans la langue nationale de leur terre d’accueil, tout en ayant la possibilité d’augmenter leur capacité langagière une fois arrivés », notamment grâce à des programmes gratuits de francisation. Or, évidemment, tant que le Québec n’a pas les pleins pouvoirs sur son immigration, une telle solution (exiger une connaissance préalable du français) est impossible à mettre en place, déplore avec raison l’enseignante.

 

Un modèle plus nationaliste


Ces choses ont déjà été dites et répétées, mais elles sont présentées ici d’une façon simple et concrète qui les rend plus prégnantes. Et Tania Longpré va plus loin. La francisation, selon elle, est nécessaire, mais pas suffisante. « Nous devons favoriser, propose-t-elle, un modèle plus nationaliste, ouvert, intégrateur et décomplexé dans l’intégration à une nouvelle société. » La francisation doit donc s’accompagner d’une introduction aux codes culturels québécois. « Comment l’immigrant peut-il aspirer à devenir québécois, demande justement Longpré, s’il ne sait aucun refrain de chanson, n’a jamais vu de film québécois ou ne connaît aucune des personnalités artistiques qui font la richesse de notre culture ? »


Dans ses classes, l’enseignante rencontre des gens qui, même après des années passées au Québec, continuent de se présenter comme turcs, algériens, chiliens ou vietnamiens, sont capables de nommer le premier ministre de leur pays d’origine mais pas celui du Québec, ne savent rien du printemps 2012, ignorent que Montréal, où ils vivent, est une île et n’ont jamais entendu parler de la question nationale québécoise. « Si nous ne nous affirmons pas et n’insistons pas sur le respect de nos valeurs, explique Longpré, nos immigrants ne comprendront jamais l’importance de se joindre à nous, puisqu’ils ne comprendront pas ce que nous sommes. »


Opposée aux accommodements raisonnables qui encouragent la ghettoïsation et nuisent à l’intégration, aux cours d’anglais offerts aux immigrants par les commissions scolaires anglophones qui font concurrence aux programmes de francisation, et favorable à la régionalisation de l’immigration (elle propose Boucar Diouf en exemple), à l’application de la Charte de la langue française aux entreprises de 50 employés et moins (plusieurs immigrants s’y retrouvent), de même qu’à une francisation bien financée qui comporte aussi un volet social (laïcité, égalité hommes-femmes, droits des homosexuels) et culturel, Longpré conclut son éclairant essai-témoignage sur une déclaration d’amour aux immigrants de bonne foi, la majorité, dit-elle, qui font de gros efforts d’intégration.


Notre « nous », insiste-t-elle, « n’est pas exclusif, mais […] ouvert à tous ceux qui désirent l’utiliser ». Nous avons donc le devoir d’accueillir l’immigrant « à bras ouverts en l’invitant à devenir l’un des nôtres plutôt que de le laisser s’enfermer dans sa différence »,et ce dernier a le devoir de s’intégrer. C’est théoriquement simple, pratiquement exigeant, mais moralement et politiquement nécessaire.


 

louisco@sympatico.ca

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3 commentaires
  • Marc Provencher - Inscrit 9 mars 2013 09 h 29

    Malentendu sur le sens de "Québécois": citoyenneté et nationalité

    «Comment l’immigrant peut-il aspirer à devenir québécois s’il ne sait aucun refrain de chanson, n’a jamais vu de film québécois ?»

    Talonné par un journaliste anglophone qui lui demandait: "Qui est québécois ?", René Lévesque répondit simplement:

    «C'est quelqu'un qui vote au Québec et paie ses taxes au Québec.»

    Et voilà. Certes, M. Lévesque, nationaliste et indépendantiste, ne "roulait" pas tous les jours en fonction de cette définition-là : car il était ambivalent sur ce point comme nous le sommes tous - et dans bien d'autres patries. Mais je suis persuadé qu'il est vital d'en être conscient: que le mot "Québécois" a bien deux sens et pas un. L'un désigne la citoyenneté du Québec, fait politique, juridique, administratif - et ce, que le Québec fasse ou non partie d'une unité plus grande. L'autre désigne la nationalité, le fait d'être d'un peuple, d'une culture spécifique façonnée par l'histoire, la langue, les moeurs, la vie sociale ; bref, un fait de civilisation.

    Osciller entre ces deux sens est chose courante. Même Carlo Sforza (ministre italien des Affaires étrangères en 1920-21 et 1947-51), pourtant pourfendeur résolu du nationalisme, oscille entre deux sens du mot "Italien" dans son ouvrage "L'Italie contemporaine: ses origines intellectuelles et morales" (1948).

    Au fil des pages, le comte Sforza s'efforce de donner à ses lecteurs étrangers une idée de ce qui a façonné l'italianité. Mais voici qu'il évoque soudain «les Italiens de culture slave». Oups: là, le mot "Italien" désigne le fait d'être citoyen de l'Italie; l'identité, elle, est désignée par "culture slave".

    Si dans l'expression "devenir québécois", la conception identitaire de "Québécois" prend toute la place, alors la citoyenneté est en péril. On ne peut s'imprégner d'une autre culture qu'en toute liberté, non via un programme identitaire d'État. Mieux enseigner le français langue seconde, jusqu'à la vraie maîtrise de la langue, voilà le but: et non la "francisation".

  • Jean Richard - Abonné 9 mars 2013 11 h 39

    L'intégration sans la négation de ses origines

    « Comment l’immigrant peut-il aspirer à devenir québécois, demande justement Longpré, s’il ne sait aucun refrain de chanson, n’a jamais vu de film québécois ou ne connaît aucune des personnalités artistiques qui font la richesse de notre culture ? »

    Aucun refrain, mais encore, quels refrains ?

    Qu'un Péruvien s'installe sur un coin de trottoir du marché Jean-Talon avec son charango et sa zampoña pour partager un peu de sa riche culture musicale d'origine, ça ne me gène pas, pas plus que ne me gène d'entendre Moliendo Café chanté en espagnol sur la passerelle du métro Laurier ou de la musique tzigane dans un parc de la ville. Mais le jour où j'entendrai une Africaine fraîchement débarquée chanter un refrain de Céline Dion dans un espace public de la ville, il se pourrait que j'aie envie de changer de trottoir.

    Que serait Montréal sans la riche diversité apportée par les immigrants ? Trop d'immigrants laissent à la maison leur quasi-entière identité pour donner l'impression d'être intégrés, mais quelle intégration ? Écouter la télé-réalité à TVA ? Offrir un CD de Justin Bieber à un fillette de neuf ans ? Manger du pâté chinois ? Lire Écho Vedettes pour connaître les « personnalités artistiques » ?

    Puisqu'on parle de chanson, n'y aurait-il pas un bel exemple d'intégration en la personne de Juan Sebastián Larobina ?

    http://www.larobina.org/

    Cet artiste n'a pas oublié sa langue maternelle (bien que son accent soit plus mexicain qu'argentin) pas plus que la musique de ses origines, ce qui ne l'empêche pas de bien connaître le français, de s'en servir pour nous offrir de savoureuses chansons bien métissées.

    Un immigrant peut donc « aspirer à devenir québécois » même s'il continue à garder bien vivante en lui une partie de sa culture d'origine.

    • Marc Provencher - Inscrit 9 mars 2013 17 h 02

      @ J. Richard: «Trop d'immigrants laissent à la maison leur quasi-entière identité. »

      Mais comment pourrait-il en être autrement ? Je me rappelle une jasette, naguère, avec un chauffeur de taxi sur Jean-Talon E. (Je prenais rarement le taxi vu mon budget, mais là, je venais de trouver chez ItalVideoDisco 'L'Armata Brancaleone' en VHS !)

      Fièrement, l'homme - jeune sexagénaire - me parlait de ses filles, qui avaient toutes trois fait des études universitaires et une carrière intéressante. Je me rappelle encore ses paroles :

      «Mes filles sont surtout canadiennes-anglaises, sauf la plus jeune, qui a marié un francophone. Que voulez-vous, la napolitanità è di Napoli!» Traduction : la napolitanité est de Naples.

      Sa façon de penser me rappela celle d'un autre Napolitain, le penseur Benedetto Croce: «La nationalité est un concept spirituel et historique, en devenir donc, et non pas un concept naturaliste et immobile comme celui de race.»

      L'étrange notion de "culture d'origine" me semble impliquer que la culture serait fixe, voire héréditaire, alors qu'au contraire, étant acquise du vivant de chaque individu, elle est toujours en devenir. Un Napolitain ayant quitté Naples continue à devenir une fois ici. Et là-bas, à Naples, la culture napolitaine, italienne continue de bouger sans lui.

      Étant acquise la culture est cumulative: on ne devient pas "moins napolitain" en devenant plus montréalais, "moins italien" à mesure que la francesità ou l'inglesità nous rentrent dedans. Toutefois, pour que les filles de mon concitoyen - qui, elles, n'étaient pas du tout des immigrantes - deviennent surtout italiennes plutôt que surtout canadiennes-anglaises, surtout napolitaines plutôt que surtout montréalaises, il aurait fallu qu'elles grandissent à Naples, là où l'influence culturelle dominante est la napolitanità.

      La napolitanité, pour continuer avec ce seul exemple, est un fait de civilisation: mille fois plus, un million de fois plus qu'une chanson napolitaine.