Repères - Southern Man

« J’ai vu du coton/et j’ai vu du noir/De grands manoirs blancs/et de petites cabanes/Homme du Sud/Quand les dédommageras-tu ? », chantait le nordiste Neil Young - en fait, il est Canadien -, il y a déjà un bon bout de temps. « J’ai entendu ce vieux Neil rabaisser [l’Alabama]/Eh bien, j’espère que Neil Young se souviendra/Qu’un homme du Sud n’a vraiment pas besoin de lui », répondirent, piqués au vif, les membres sudistes (mais pas racistes) du groupe Lynyrd Skynyrd.

Le débat sur la validité de la Loi sur les droits électoraux de 1965, dont la Cour suprême des États-Unis a été saisie à la fin du mois dernier, ressemble à celui qui avait opposé par chansons interposées l’auteur de Southern Man et ceux de Sweet Home Alabama.


Dans cette cause, c’est un comté de cet État sudiste au lourd passé ségrégationniste qui constitue la partie demanderesse. Il veut faire casser un article de cette Loi, plaidant qu’il est discriminatoire envers le sud des États-Unis, que l’État fédéral est l’arroseur arrosé ou, si on veut, que celui qui le dit, c’est celui qui l’est…


La Loi sur les droits électoraux a été votée par le Congrès américain en août 1965. En 2006, elle a été reconduite pour une période de vingt-cinq ans. L’article 5 exige que sept États du vieux Sud plus l’Alaska et l’Arizona soumettent tout nouveau règlement électoral au département fédéral de la Justice pour approbation, parce qu’ils avaient la mauvaise habitude de mettre en oeuvre des pratiques visant à empêcher les Noirs de voter. Certaines villes et même certains quartiers sont soumis à la même exigence. Ils ne sont pas tous situés dans le Sud, puisque l’arrondissement du Bronx à New York figure dans la liste.


De quoi parle-t-on au juste ? Surtout de tripotage des cartes électorales et de l’obligation de présenter une carte d’identité avec photo avant d’aller voter, là où il est bien connu que de nombreux Noirs n’ont pas de permis de conduire. Il n’est pas absolument interdit de redessiner les frontières des circonscriptions électorales ou de vérifier l’identité des électeurs, mais dans le Mississippi ou dans le canton de Clyde, au Michigan, il faut obtenir la permission de Washington pour ce faire. La Loi sur les droits civiques adoptée l’année précédente interdisait la discrimination dans l’exercice du droit de vote, mais il a fallu la Loi sur les droits électoraux pour que ce principe puisse s’appliquer sur le terrain. Le spectacle des policiers tabassant les militants à Selma, en Alabama, devant des millions de téléspectateurs, en a accéléré l’adoption.


Les associations de défense des droits civiques font valoir qu’elle demeure nécessaire alors que les requérants considèrent qu’elle a fait son temps puisque les mentalités ont changé. Si ces derniers ne sont pas sincères et cherchent uniquement à discriminer à leur guise, une éventuelle victoire en Cour suprême pourrait se retourner contre eux. En effet, dans les villes et les États où l’on a essayé d’empêcher les Noirs de voter en 2008 et 2012, ces derniers se sont présentés aux urnes en masse, contribuant à la victoire de Barack Obama.


On s’attend à ce que la Cour prenne une décision en juin. Elle peut soit abroger l’article 5, soit le maintenir en l’état, soit demander au Congrès de trancher le litige. Si elle invalidait le texte en question, les militants des droits civiques pourraient bien se mobiliser et inciter le Congrès à l’amender en l’étendant à des États et des municipalités du Nord, ce qui le rendrait moins « discriminatoire » et ménagerait les susceptibilités sudistes.


Deux magistrats considérés comme conservateurs se sont montrés favorables à la partie demanderesse. Le juge en chef John Roberts a affirmé que « le Massachusetts [qui n’est pas visé par l’article 5] présente le pire rapport entre le taux de participation chez les Noirs et le taux chez les Blancs », ce qui peut aussi bien être vrai que faux vu la marge d’erreur des sondages qui permettent d’établir ces données, mais qui a sans aucun doute insulté les citoyens de cet État de la Nouvelle-Angleterre. Son collègue Antonin Scalia a de son côté dénoncé la « perpétuation d’un droit racial ». La Cour suprême des États-Unis compte neuf juges dont quatre sont clairement identifiés à droite, et susceptibles de casser la Loi de 1965, trois identifiés plutôt à gauche, et deux ayant le don de causer des surprises.

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