#chroniquefd - L’ennui

L’explication n’était finalement pas très loin. L’engouement parfois déplacé de l’humain pour les nouveaux outils de communication, son obsession maladive pour tous ses instants partagés par Facebook, et surtout, surtout, la légèreté avec laquelle il aime aujourd’hui être toujours ailleurs que l’endroit où il se trouve, en passant par son iPhone pour s’en évader, s’expliquerait simplement par un seul mot : l’ennui.

C’est en tout cas ce qui se dégageait la semaine dernière d’une déclaration du chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, au sortir du Sommet sur l’enseignement supérieur tenu à Montréal. Pour critiquer l’exercice de consultation préformaté, il a décidé de le décrire : « Je ne sens aucune ambition, a-t-il dit. Tout le monde a l’air résigné. Tout le monde est sur son BlackBerry ou son iPhone à faire autre chose en attendant que ça passe. Ça n’a aucun bon sens. »


« Faire autre chose en attendant que ça passe. » En plongeant son nez sur un écran miniature, de surcroît. La formule a l’efficacité de son simplisme, mais pas seulement.


En s’éloignant un peu du Sommet, elle poserait même un regard pas si bête sur de nouvelles habitudes technologiques qui trouvent leur fondement pas seulement dans la facilité de l’accès à un réseau, dans ce besoin viscéral d’interpeller l’autre pour se convaincre que l’on existe, dans l’urgence, l’accélération, comme dans ce besoin de poser son ego numérique sur les nouvelles tables de la modernité. Que non ! Ces usages puisent également dans l’inertie du présent, dans son manque de stimulation, d’ambition, de projets neufs ; bref, dans l’ennui que parfois tout ça peut induire, et qui invite parfois, en public comme en privé, les propriétaires de iPhone à porter leur regard sur une page Facebook pour mieux éviter de regarder la réalité en face.


Une causalité cohérente


Dans les sociétés vieillissantes, qui donnent l’impression de courir après leur queue, qui se replient, peinent à sortir des ornières du passé et aiment bien débattre d’idées trouvées dans un rétroviseur, avec nostalgie et adoration, de peur de se laisser emporter par les mutations du présent, le lien de causalité tiendrait d’ailleurs la route. Tellement, qu’aujourd’hui, le Canada est même en train de devenir un terrain propice pour ce phénomène, nous apprenait la semaine dernière le très sérieux Wall Street Journal.


Il y a bel et bien quelque chose dans l’air : le pays est en train en effet de s’affirmer sur la scène internationale dans une nouvelle sphère de recherche scientifique : l’étude de l’ennui, pouvait-on lire. Le projet stimule plusieurs universités - comme celle de Guelph, en Ontario - qui ont décidé de prendre ça au sérieux.


On comprend : l’ennui, peu importe la voie qu’il prend pour s’exprimer, ne fait pas que donner des munitions à un politicien populiste. Il a aussi des effets négatifs importants chez ceux qui en sont affligés. L’ennui est lié à la dépression, au surpoids, à la consommation de substances psychotropes - légales ou pas -, aux dépendances multiples ainsi qu’à la mort, résumait le papier du Wall Street Journal. Sombre perspective pour une époque en apparence bloquée et ennuyante.


À en croire les spécialistes de ce fléau contemporain, le présent, en exprimant sa langueur par ses dérives numériques, ne donne que peu de signes d’espoir. Mais heureusement, ils se trompent.


C’est que la distraction, l’évasion mentale portée par un téléphone que l’on dit intelligent, ou pas, serait au final moins délétère que l’ennui qui peut la stimuler. Le chercheur américain Benjamin Baird en a fait la démonstration dans les pages du Psychological Science d’octobre dernier en présentant les vagabondages de l’esprit comme une source de création. C’est à peine surprenant ! Pour lui, la distraction inspire. Il a bien sûr exploité des cobayes humains, à qui il a demandé d’exécuter des tâches créatives après des périodes de divertissement, pour arriver à cette conclusion.


Mieux, cette création serait également aiguisée lorsque l’ennui est combattu par la contemplation de photographies de petits animaux, a précisé quelques semaines plus tôt Hiroshi Nittono, un chercheur de l’Université d’Hiroshima au Japon, au terme d’une étude menée auprès de jeunes de 18 à 22 ans et dont les grandes lignes ont été présentées dans les pages numériques du magazine scientifique Plos One US.


Ce qui est rassurant dans cette découverte, c’est que la contemplation d’images et de vidéos de chiots et de chatons en ligne semble actuellement être devenue comme un projet de société dans notre époque numérique, une activité finalement hautement créative, même si elle ne vise en apparence qu’à « tuer l’ennui en attendant la mort », comme aime le préciser le collègue Jean Dion, sourire en coin. Mais bien sûr, rien n’indique que c’est ce que faisaient les participants au Sommet sur leur iPhone et leur BlackBerry, en attendant que ça passe…

1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 5 mars 2013 08 h 04

    Les stimulations du réel sont moins clinquantes

    Comment le réel peut-il rivaliser d'intérêt immédiat avec la sur-stimulation générée par la réalité virtuelle?

    Le réel est plus subtil. On y devient peut-être insensible?

    L'autre jour, une observatrice présente à ce même Sommet faisait part de son expérience.
    Elle ne semblait pas s'être ennuyée.