Théâtre - C’est Céline!

La présentation montréalaise de Bliss, production torontoise de la traduction anglaise du Félicité d’Olivier Choinière, nous fournit l’occasion de revenir un peu sur cette oeuvre majeure, l’une des plus fortes de notre dramaturgie depuis le début du siècle (allez, profitons de la jeunesse de ce dernier pour abuser un peu de la formule).

Pour tout dire, Félicité, je la fréquente et la relis souvent. La pièce a cette faculté de provoquer à la fois fascination et profond malaise, exactement comme a pu le faire l’intense couverture médiatique des deux histoires « vraies » qui constituent le terreau de la pièce : la maternité de Céline Dion et le scandale entourant le procès de Renald Côté, accusé d’avoir abusé physiquement durant plus de 15 ans de sa fille malade.


Choinière pratique souvent depuis quelques années une dramaturgie du tutoiement, une écriture frontale à la deuxième personne du singulier, conséquence possible de son travail sur des textes destinés à un seul spectateur à la fois comme Beauté intérieure et Ascension. Le résultat interpelle et agace, imposant une familiarité qui ouvre une porte sur l’intime tout en colorant le ton d’une certaine condescendance. Toute l’ambiguïté que cultive l’artiste tient dans ce paradoxe, entre l’invitation au dialogue et le petit air malin qu’affiche celui qui sait.


Dans Félicité, le tutoiement surgit lorsque le personnage principal de la pièce se dévoile, c’est-à-dire dans le dernier quart du texte. Jusqu’à ce moment, Caro était connue comme l’Oracle, celle qui dirigeait discrètement mais fermement une narration chorale nourrie par les grands titres des tabloïds. Lorsqu’elle nous apparaît dans toute son ordinaire splendeur de caissière chez Walmart, ce que jusqu’alors seul son costume laissait présumer, elle utilise le « tu » comme on se parle dans le miroir quand on tente de s’encourager, de se convaincre soi-même.


En 2010, dans une critique publiée à l’occasion de la reprise de la création de Félicité, j’insistais sur l’idée que l’oeuvre se voulait une illustration des effets sur l’individu du Spectacle théorisé par Guy Debord. Relisant la pièce trois ans plus tard, c’est notamment la créativité anémique dont fait preuve la protagoniste qui me frappe. Pour jouer dans son petit théâtre mental, elle ne trouve personne d’autre que ses collègues anonymes Étalagiste, Gérant et Préposée. Son texte est un immense copier-coller d’articles de journaux à potins et de faits divers sordides. Son voeu le plus cher ? Monter sur scène avec Céline. Nourri au strict junk food, l’imaginaire atrophié de Caro n’arrive même pas à lui rêver un monde autre que celui qui s’étale chaque jour devant elle.


Mais Olivier Choinière se garde bien de la juger, ce qu’avait compris Sylvain Bélanger, qui signait en 2007 la première production de la pièce pour le compte du Théâtre de la Manufacture. La férocité du propos suintait davantage de la structure du texte que de l’interprétation des personnages. La proposition sobre de Bélanger permettait une pluralité de lectures, apanage des textes riches.


On verra bien quel éclairage le metteur en scène Steven McCarthy aura choisi de jeter sur Félicité, devenue Bliss par les soins de la traductrice et dramaturge anglaise Caryl Churchill (Top Girls, Blue Heart). Le directeur artistique de la compagnie Candles Are for Burning donnerait apparemment à ses propositions théâtrales « des accents de concert pop ». Rare dialogue entre les scènes montréalaises et torontoises, la production table entre autres sur la contribution d’acteurs et de concepteurs des deux villes, dont plusieurs francophones. Bien hâte de voir comment tout ce beau monde négociera le passage à l’anglais, où un you demeure un you, au tu comme au vous.


Les représentations de Bliss débutaient lundi soir aux Écuries et se poursuivent jusqu’à samedi.


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La Manufacture, berceau premier de Félicité, reprend pour sa part jusqu’au 23 mars Yellow Moon - La ballade de Leila et Lee, autre exemple captivant de théâtre-récit. Denis Bernard, en remplacement de Stéphane Demers, se joint à Monique Spaziani, Sylvie De Morais et Benoît Drouin-Germain pour faire entendre sur la scène de la Licorne les mots de l’Écossais David Greig.

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