Perspectives - Éloge de la proximité

On a vanté pendant des années les vertus du transfert de la production à l’étranger et du travail des employés depuis leur maison. On constate maintenant qu’il y a des avantages à garder tout le monde sous le même toit.

La patronne du groupe Internet Yahoo ! a créé toute une commotion en abolissant la pratique du télétravail dans sa compagnie. La décision de Marissa Mayer a étonné tous ceux qui croyaient avoir compris que la mode dans les entreprises était plutôt à l’assouplissement des règles d’organisation du travail. Elle en a même choqué plusieurs, qui comprennent mal que cette jeune femme nouvellement mère d’un petit garçon prive ses employés d’un mécanisme apprécié de conciliation famille-travail.


Près du quart des salariés américains bénéficieraient aujourd’hui de la flexibilité nécessaire pour accomplir au moins une petite partie de leur semaine de travail à la maison. Le télétravail y serait particulièrement courant dans le secteur technologique. La proportion serait plus faible au Canada (10 %) et au Québec (4 %), ce qui n’empêche pas d’avoir des cas comme IBM, où la pratique est tellement répandue que ses bureaux du centre-ville de Toronto ne comptent que 150 postes de travail pour 500 employés.


Comme cet exemple le laisse deviner, le télétravail représente, du point de vue de l’employeur, une intéressante source d’économies en coûteux espaces de travail. Il constitue aussi un moyen de recrutement et de rétention très apprécié de la main-d’oeuvre. La recherche tend également à montrer qu’il peut mener à de précieux gains de productivité, sans parler de l’effet pervers d’amener les employés à travailler plus d’heures dans une semaine de même que le soir et les week-ends.


Mais ce qu’on gagne en productivité, on le perdrait peut-être en capacité d’innovation, craignent ces mêmes chercheurs. « Les meilleures idées et décisions découlent souvent de discussions dans le couloir ou à la cafétéria, de rencontres avec des inconnus et de réunions impromptues », a plaidé la direction de Yahoo ! dans son message expliquant sa décision aux employés.


Cette idée que c’est au contact des autres que la lumière jaillit n’a rien de neuf à Silicon Valley. Cela fait des années que les Google et les Facebook de ce monde s’ingénient à encourager cette proximité entre leurs employés en aménageant, sur leurs « campus », toutes sortes de lieux et d’occasions de rencontre, en y offrant notamment les repas gratuits, des services de navettes gratuits et le gym gratuit.


Home(s) sweet home(s)


Cette question du lien entre la proximité physique et l’innovation est soulevée de plus en plus autour d’un autre phénomène en vogue : les délocalisations. Pendant des années, les pays développés ont assisté au transfert de pans entiers de la production manufacturière vers des pays pauvres, comme la Chine, en raison notamment de leurs coûts de main-d’oeuvre imbattables. On se consolait en se disant que ce grand déménagement ne concernait que des emplois manufacturiers et qu’on se gardait les activités à plus grande valeur ajoutée telles que le design, l’ingénierie et la mise en marché.


On s’est toutefois rendu compte, à la longue, que, pour fabriquer comme il faut un produit moyennement complexe, il faut être capable d’en corriger la conception et la méthode de fabrication au fur et à mesure que les problèmes surviennent en cours de production. On a aussi réalisé que l’intersection entre la table à dessin et le plancher de l’usine restait le meilleur endroit pour avoir de nouvelles idées et les tester sur-le-champ.


Quelques grandes compagnies américaines, dont Google, General Electric, Ford, Caterpillar et, plus récemment, Apple, ont annoncé leur volonté non pas de revenir complètement en arrière, mais à tout le moins d’augmenter leur présence à la maison. Pour le moment, ce mouvement est loin d’être la vague que l’on voudrait, notamment à la Maison-Blanche, mais il suscite un espoir. Il semble actuellement moins tenir d’une prise de conscience de l’importance du lien entre la production et l’innovation que d’autres facteurs plus terre à terre, comme la forte hausse des salaires en Chine et la stagnation de ceux dans les pays riches, l’augmentation des coûts de transport, la baisse marquée des coûts de l’énergie aux États-Unis avec l’exploitation du gaz de schiste, la faible protection de la propriété intellectuelle en Chine et la montée de la pression populaire dans les pays développés.


La Chine répond, de son côté, qu’elle est parfaitement d’accord avec cette idée que le meilleur endroit pour concevoir de nouveaux produits est celui où ils sont fabriqués et ajoute qu’elle compte des centaines de milliers d’ingénieurs et de techniciens spécialisés qui n’attendent que cela.


Tout ce débat sur le fait de produire chez soi ou à l’étranger se révèle de plus en plus abstrait pour les multinationales dont le terrain de jeu est la planète tout entière, disait récemment le p.-d.g. du géant allemand Siemens, Peter Löscher, dans la revue britannique The Economist. « Chez Siemens, on est autant chez nous en Chine et en Inde qu’en Allemagne ou aux États-Unis. »

À voir en vidéo