Et si Ouellet devenait pape…

Il y a quelques années, en route vers la baie James, je suis passé près du village de La Motte. Trop pressé d’arriver à Amos, je n’avais pas porté attention à cette bourgade de 439 habitants sur le bord du lac Malartic. Le clocher de sa petite église semblable à tant d’autres en Abitibi n’avait pas retenu mon attention. Je le regrette aujourd’hui.


Heureusement, un reportage de La Presse nous a récemment rappelé l’existence de cette localité qui a vu naître Mgr Marc Ouellet, aujourd’hui sur la courte liste des papabili. L’ancien archevêque de Québec y a vu le jour dans une famille de huit enfants. On sait que les chances sont grandes que ce théologien polyglotte accède aux plus hautes fonctions.


Marc Ouellet pourrait en effet offrir au conclave l’occasion d’élire un pape qui ne serait pas européen. Un historien des religions me disait cette semaine que Ouellet était parmi les candidats qui pourraient se glisser entre deux Italiens, comme l’avait fait Jean-Paul II à son époque. De plus, le cardinal est un Nord-Américain sans venir des États-Unis. On voit mal comment une Église en pleine expansion en Afrique, en Asie et en Amérique latine pourrait se donner un pape issu de la première puissance du monde. Et puis, Ouellet a été missionnaire en Colombie. Or La Motte n’est-elle pas à sa façon l’extrême nord de l’Amérique latine ?


Dans le reportage de La Presse, il était frappant de découvrir que pratiquement aucun des lieux qui ont vu grandir Marc Ouellet n’avait subsisté. La maison natale du cardinal a été détruite. L’école de rang qu’il a fréquentée est aussi disparue. L’église, elle, n’a survécu que de justesse. En 2001, elle a été sauvée in extremis de la destruction lorsque la municipalité l’a rachetée pour la somme symbolique d’un dollar. On en a fait un centre communautaire. Les bancs et les confessionnaux ont été vendus. Seul le choeur fut préservé. Il est aujourd’hui dissimulé derrière un rideau. Un curé itinérant vient y dire la messe tous les 15 jours.


À Wadowice, où est né Jean-Paul II, on peut pourtant visiter la maison natale de Karol Wojtila, son école primaire devenue la mairie, son ancien lycée et la cathédrale où il a fait sa première communion. À Marktl, où est né Benoît XVI, on peut aussi admirer la maison où il a vu le jour et les fonts baptismaux où il reçut les premiers sacrements. À La Motte, on se croirait dans cette scène célèbre du film de Denys Arcand, Les invasions barbares, où un curé interprété par le grand Gilles Pelletier vend à vil prix le patrimoine religieux du Québec à des clients américains.


Difficile de trouver une illustration plus dramatique de la façon dont le Québec moderne continue de faire table rase de ses origines. On se souviendra du tollé qu’avait pourtant suscité à l’automne 2010 le témoignage de Marc Ouellet à la commission Bouchard-Taylor. Or, que disait-il de si scandaleux ? Que le Québec était en « quête de sens » et vivait une grave « crise des valeurs ». Selon lui, le « vrai problème des Québécois » était « le vide spirituel créé par une rupture religieuse et culturelle » et « une perte substantielle de mémoire ».


Marc Ouellet désignait évidemment la « crise de la famille », mais aussi celle de « l’éducation ». Sans nécessairement partager ni les solutions ni la foi du cardinal, on peut néanmoins reconnaître que son constat n’était pas très loin de la vérité. Marc Ouellet a dit dans les mots d’un croyant ce que chaque citoyen, de droite ou de gauche, est à même de constater, à La Motte et ailleurs. Certes, notre cardinal rêve d’une réévangélisation du Québec. Comment l’en blâmer ? Mais d’autres qui dressent un constat semblable réclament plutôt que l’on s’éloigne des sirènes pédagogiques pour redonner du contenu à l’éducation ou que les Québécois renouent avec une histoire qui n’a pas commencé en 1960.


Quatre mois après avoir témoigné à la commission Bouchard-Taylor, Marc Ouellet aura aussi eu le toupet de rappeler l’opposition de l’Église à l’avortement quelles que soient les circonstances. Des propos somme toute banals dans la bouche d’un représentant de l’Église et qui seraient passés inaperçus dans n’importe quel autre pays. Cela lui vaudra chez nous d’être traité de « salopard » dans un grand quotidien de Montréal où l’on ira jusqu’à lui souhaiter de mourir après « une longue et pénible maladie ».


Quelle ironie ce serait de voir ce cardinal si mal aimé accéder au trône de saint Pierre alors même que le Québec prétend s’être totalement détaché de l’Église. Cette insistance est pourtant suspecte. Le désamour persistant entre Mgr Ouellet et le Québec nous en révèle peut-être plus sur notre propre sensibilité à fleur de peau que sur ce cardinal conservateur qui, malgré les désaccords qu’on peut avoir avec lui, ne choque personne hors de nos frontières. Marc Ouellet n’est peut-être pas le plus grand diplomate du monde, peut-être la forme de ses critiques laissait-elle à désirer, mais il avait raison de dire que nous n’avons toujours pas réglé notre contentieux avec l’Église ni comblé le vide qu’elle a laissé.


Il suffit de visiter La Motte pour s’en convaincre.

30 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 1 mars 2013 01 h 14

    Et si Justin Trudeau devenait Premier ministre du Canada …?

    Faut-il nécessairement, appréhender le pire, se navrer à en quasi périr de toutes les “plaies d’Égypte”, y compris de la papisation d’un citoyen québécois dont l’esprit s’est malencontreusement coagulé dans une époque antérieure, avec toutes les déformations de perspective que ce décalage temporel est susceptible de provoquer ?

    Tant qu’à baigner dans le conservatisme, il me semble que si la très chère Gilberte Côté-Mercier, créditiste devant l’Éternel, était encore de ce monde, elle aurait fait une papesse remarquable et une pittoresque ambassadrice du Québec, plongeant de facto la vieille institution vaticane dans une ère de modernité de par sa seule identité de femme.

    À propos de calamité, que deviendrait la chrétienté si, après les affres du sinistre harperisme, un modeste héritier nommé Justin Trudeau devenait Premier ministre du Canada …?

    Comme le proclamait le père d’un certain Candide, illustre arpenteur de nos neiges,
    «Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes !»

    Il reste que Monsieur Ouellet devrait prendre acte du fait qu’une certaine chansonnette, illustre naguère dans sa version «Peuple à genoux», se chante désormais dans la nouveauté d’un «Peuple debout !» …

    Yves Claudé

    • Ginette Durand - Abonnée 1 mars 2013 11 h 05

      M. Claudé,
      Votre commentaire est très intéressant et quelle ironie! Comme j'aimerais avoir écrit ce texte. Permettez que je le publie sur FACEBOOK--(même si ce n'est qu'un miroir pour narcissiques--hum! Avec quelques exceptions ;-)

    • Yvon Bureau - Abonné 1 mars 2013 15 h 50

      J'aime bien votre passage de «Peuple à genoux» à «Peuple debout».

      Debout dans sa réflexion, dans sa pensée, dans sa liberté de croire ce qui lui parait sensé, dans sa conscience, dans ses libres-choix, dans sa demande d'être respecté debout, dans sa liberté, quoi !
      Salutations, Yves.

    • Fernand Lachaine - Inscrit 1 mars 2013 17 h 13

      Merci monsieur Claudé pour cet excellent texte.
      En fait je ne crois pas que Oullet sera élu car, voyez-vous cette entreprise de Rome a beaucoup à faire avec la diplomatie internationale et les ambassades à travers le monde ainsi qu'avec la vie économique des riches et il serait contre productif qu'un pape émanant d'une nation sans pays soit élu. Vérifications faites tous les papes élus depuis au moins 100 ans viennent de peuples souverains.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 1 mars 2013 06 h 33

    Habemus Papam

    À l’image du peuple apatride dont il est issu, un homme sans histoire et sans origines parce qu’oubliés ou vilement effacés, éradiqués. Mais quel beau pied-de-nez ce serait aux dénigreurs de ce petit peuple ou à ceux qui s’évertuent à le salir, s’il fallait qu’il passe !

  • Yvon Bureau - Abonné 1 mars 2013 07 h 37

    Le Pape O

    Vous écrivez «il avait raison de dire que nous n’avons toujours pas réglé notre contentieux avec l’Église ni comblé le vide qu’elle a laissé.» De ce vide émerge de plus en plus un humanisme chaleureux, porteur et rassembleur.

    Si le cardinal O devenait le Pape O, le vide deviendrait plus immense et l'émergence d'un humanisme pacifique arriverait beaucoup plus vite.

    «Et si Ouellet devenait pape...», la demande de formulaires pour apostasie augmenterait rapidement chez les gens qui veulent garder les valeurs chrétiennes en cœur et s'éloigner du conservatisme fondamentaliste diviseur.

  • Pierre Samson - Abonné 1 mars 2013 07 h 41

    Doux Jésus

    Monsieur Ouellet n'a pas toujours tort. Une mémoire vigoureuse aurait plutôt parlé de la performance de Monsieur Gilles Pelletier dans le film Jésus de Montréal, du même Denys Arcand.

  • Jacques Courchesne - Abonné 1 mars 2013 07 h 51

    Catastrophe appréhendée au Vatican : Marc Ouellet, pape!

    Quelle catastrophe ce serait si Marc Ouellet était élu pape. J'ai rencontré cet homme; il est fort gentil et il parle plusieurs langues. Mais, malheureusement, il représente ce qu'il y a de plus consevateur dans l'Église catholique actuelle. Ses prises de position sont en complet désaccord avec les valeurs du monde actuel. Il ne semble avoir aucune idée de ce que devrait être une Église catholique moderne ouverte sur le monde et sur la place des femmes dans l'Église.

    J'espère de tout cœur qu'il ne sera pas le prochain pape; ce serait un retour en arrière extrêmement déplorable pour une hiérarchie catholique qui se cherche et qui a de grandes difficultés à se rebrancher sur l'essentiel du message évangélique.

    Il faudrait élire un pape qui annonce un renouvellement de l'Église catholique et une mise à jour de ses doctrines vétustes déconnectées du monde actuel.

    Jacques Courchesne
    Saint-Raymond

    • Monique Bisson - Abonné 1 mars 2013 14 h 10

      Tout à fait d'accord avec vos propos M. Courchesne!

      L'Église a besoin d'un Jean XXIII et non d'un prince, si polyglotte soit-il!

      Monique Bisson, Gatineau

    • Isabelle Hodgson - Abonnée 1 mars 2013 21 h 13

      Serait-ce vraiment plus catastrophique que les papes les plus récents?
      Loin de moi la volonté de défendre M. Ouellet, mais pour ce qui est de l'intégrisme, M. Wojtyla ne laissait pas sa place...
      M. Ratzinger, contrairement à ce qu'on pouvait prévoir, nous aura surpris sur la fin de son pontificat, mais personne ne pourra l'"accuser" d'avoir modernisé l'Église...

    • Michel Leblanc - Abonné 1 mars 2013 23 h 20

      Loin de moi l'idée de défendre le cardinal Ouellet mais j'aimerais faire remarquer que tous les cardinaux actuels ont été nommés par Jean-Paul II et Benoit XVI. Ils sont donc tous des conservateurs. Est-ce que quelqu'un peut vraiment suggérer l'un d'entre eux comme porteur d'un éventuel renouveaux au vatican? Après tout, c'est parce qu'il est populaire parmis les cardinaux qu'il a de bonnes chances de l'emporter. Il serait étonnant que ces derniers aient des idées bien différentes. Donc, Mgr Ouellet ou un autre...