Pas de relâche pour les poux

Les poux, la drogue et retrouver sa progéniture à la barre des témoins à la commission Charbonneau font partie des mauvais scénarios sur l’écran mental des parents anxieux.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les poux, la drogue et retrouver sa progéniture à la barre des témoins à la commission Charbonneau font partie des mauvais scénarios sur l’écran mental des parents anxieux.

Le long du parcours semé d’embûches qu’on surnomme « éducation », il y a trois ou quatre passages que les parents, cette race chronique d’anxieux et de mollassons, redoutent par-dessus tout : le syndrome de la mort subite, les poux, la drogue et la relâche scolaire, quand ce n’est pas le décrochage tout court. Il y a aussi, plus récemment, retrouver sa progéniture à la barre des témoins à la commission Charbonneau. Il y a des coeurs de mères italiennes qui doivent saigner dans des mouchoirs brodés depuis quelques mois. Pas de relâche pour les bandits.


En observant les principaux acteurs de cette série mi-lourde (gros budget et tournages en studios et en extérieurs), j’ai l’impression que notre société québécoise a des poux. N’importe quel parent d’enfant d’âge scolaire qui a eu à combattre ce type d’infestation comprendra ce que je veux dire, et les autres s’en doutent. La commission Charbonneau est un traitement radical pour enrayer des parasites qui ont élu domicile près du cerveau social, le gouvernement. Une expression veut que le poisson pourrisse par la tête, signifiant que la déchéance d’une organisation commence par ceux qui la dirigent.


Les rôles intervertis


Lorsque je regarde les travaux de la commission, j’intervertis les rôles. La juge Charbonneau représente la maman qui va administrer le shampooing à la pyréthrine, le traitement poison. Les procureurs tiennent plutôt le rôle de peignes fins et les témoins, de poux. Sans parler des lentes, tous ces aspirants-poux que nous ne verrons jamais mais qui s’accrochent au système capillaire.


C’est idiot, je sais, mais je n’arrive pas à prendre tout ce théâtre au sérieux. Les parasites - je veux dire les témoins - ont l’air de gamins fautifs qui viennent là à reculons et vont crier « ouch ! » à chaque coup de peigne. On finit par les faire avouer sous la torture.


Et ceux qui n’ont pas de quoi loger des poux, la caboche plus lisse qu’un trottoir de marbre, style Milioto, ont peut-être des poux dans la tête, comme disait mon père. Difficile à prouver.


D’ailleurs, j’espère qu’ils seront moins vexés qu’un pou - car un pou se vexe facilement - en apprenant que je les compare à ces petites bibittes qui, à l’instar des rats, survivront à la fin du monde. Sauf erreur, si le passé est garant de l’avenir, elle aura lieu un jour. La planète sera asphaltée mur à mur.

 

Peuple à genoux


Autour de moi, pas un parent qui n’ait échappé à l’alerte aux poux. Sauf les miens, tiens, qui n’ont jamais eu à nous chercher de poux. Ce retour en force du pou m’intriguait ; j’ai appelé un spécialiste de la Santé publique pour me faire une tête et comprendre la relâche des poux et leur résurrection. Une semaine, je veux bien, mais toute une génération ?


Nous, les chroniqueurs, parlons souvent à des gens très savants avant de régurgiter des bêtises. Le médecin m’a expliqué que les parents des années 50 à 70 ont échappé aux poux (mais pas aux morpions, héhé !) parce que ces derniers n’étaient pas encore résistants aux traitements chimiques. Ils le sont devenus. Et, selon lui, ça ne risque pas de s’améliorer. Comme la tuberculose, tiens, qui reprend du service, et la punaise qu’on avait pratiquement éliminée en Amérique du Nord, réapparue depuis les années 90. Je lui ai demandé s’il pensait que les témoins à la commission Charbonneau étaient résistants au traitement eux aussi, et il a éclaté de rire : « Milioto, en tout cas, oui… »


Il faisait référence à sa pénurie de cheveux ou à ses « nids-de-poule » de mémoire, je crois.


Quoi qu’il en soit, et avant de traiter qui que ce soit de pouilleux, j’en ai profité pour demander au docteur ès poux pourquoi on associait traditionnellement les poux et la saleté. « C’est à cause des poux de corps ! Ce ne sont pas les mêmes que les poux de tête ou de pubis. » J’ai donc appris que les poux de tête donnent des maux de tête même si la tête est propre et que les poux de corps, très populaires au Moyen Âge, ont relativement disparu puisqu’ils ne résistent pas à une douche ni à un lavage de vêtements suivi d’un culbutage en règle dans un sèche-linge.


Je me suis souvenue que mon grand-père Alban devait se rouler dans la neige pour s’en débarrasser quand il bûchait dans les chantiers en Gaspésie, à l’âge de 12 ans. Ça le rendait complètement dingue. Les mouches noires l’été, les poux l’hiver. La misère à longueur d’année. Et ça donne une idée de l’hygiène qui prévalait dans ces retraites fermées sans spas ni saunas. Tiens, moi, c’est là que j’enverrais les témoins récalcitrants à la CEIC.

 

La revanche des chauves


S’il est difficile de chercher des poux à un chauve, chez les singes, cette pratique reste une activité très prisée pour rétablir les inégalités sociales entre rivaux. Par exemple, au lieu de complimenter un supérieur hiérarchique qu’il ne blaire pas particulièrement ou pour amadouer un rival, le babouin va l’épouiller tout en lui fredonnant : « Les loups houhous, les loups sont entrés dans Paris. J’aimais ton rire, charmante Elvire, les loups… »


En langage de primate, ça signifie « tu peux compter sur moi » et c’est un geste de soumission ou de réconciliation. C’est aussi une activité qui augmente le niveau d’endorphines, euphorise celui qui se fait épouiller, comme des applaudissements à TLMEP après avoir avoué ses exploits à la commission Charbonneau.


Même si je résiste à l’idée de penser que mes impôts servent à épouiller des peigne-culs, je me réjouis de penser que les poux, toujours à la recherche d’une météo douillette en milieu tempéré, quittent la tête des macchabées et des fiévreux. Sont pas fous. Si aucun traitement ne fonctionne, la maladie et la mort s’en chargeront.


Comme disent les Chinois, à chercher des poux sur les autres, ils finissent par vous démanger vous-même. Grattons-nous, ça risque de devenir un sport national, à défaut de s’arracher les cheveux.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo

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Dévoré il y a quelque temps déjà Les lois fondamentales de la stupidité humaine, de Carlo M. Cipolla (puf). Publié en 1976, ce livre est un intemporel écrit par un historien de l’économie qui fut professeur à Berkeley. Une plaquette fort amusante qui résume bien les lois (la première étant qu’on sous-estime toujours le nombre d’individus stupides) régissant le monde. En gros, quatre types d’individus : les crétins (ils se tirent dans le pied), les gens intelligents (ils travaillent dans l’intérêt de tous), les bandits et les êtres stupides. Avec la CEIC, tout le monde sait ce qu’est un bandit, mais un être stupide « est celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et s’infligeant éventuellement des pertes ». Finalement, un bandit qui se fait prendre est un être stupide. Stupid, stupido. Ça se dit bien dans toutes les langues des affaires. Et cela ouvre la voie à la quatrième loi : « Les non-stupides sous-estiment toujours la puissance destructrice des stupides. » La juge Charbonneau demandait cette semaine à l’ingénieur Robert Marcil s’il était à la fois imbécile et incompétent. Simplement stupide, madame, c’est le mot. Et peut-être un peu menteur.


Aimé le livre Cent enfants imaginent comment changer le monde, une idée de Jennifer Couëlle et des illustrations de Jacques Laplante (de la Bagnole). Les enfants nous font voir un monde pétri de générosité et de fantaisie, parfois mené par leurs intérêts personnels (« Je transformerais le monde en bonbon géant », Frédérique, neuf ans), mais aussi par leurs observations très justes : « Je ferais que quand quelqu’un veut mentir, il va dire la vérité sans le savoir », dit Yordanos, huit ans. En voilà un qui ferait un bon procureur à la commission Charbonneau. Au fil du livre, on réalise que ce qui préoccupe le plus les enfants d’âge scolaire, c’est l’environnement et le sort de la planète. Beau projet de relâche et une page Facebook pour envoyer des dessins.


Lu l’entrevue d’Elias Levy, dans le dernier Québec Science (mars 2013), avec l’auteur de Internet rend-il bête ?, Nicholas Carr. Le journaliste et essayiste insiste sur le fait que des études démontrent hors de tout doute que nous développons une connaissance superficielle du monde, sans compter notre attention fragmentée, devenue complètement distraite. Nous sommes des TDAH en puissance. Plus d’infos ne signifie pas meilleures infos. « Les nouvelles technologies nous poussent à chercher, mais sûrement pas à réfléchir. » Les effets des technologies sont les mêmes, peu importe notre âge. Il suffit de passer assez de temps sur la Toile pour s’apercevoir que lire un livre est devenu une tâche ardue. L’article se termine ainsi : « Et les écrivains doivent être conscients qu’ils auront dans le futur de moins en moins de lecteurs. » Si vous n’avez pas lu le best-seller de Carr, cette entrevue confirme une fois de plus qu’on devrait lever le pied occasionnellement avec le Web. Semaine de relâche, tiens. Lisons un peu et jouons dehors.

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JoBlog

Montréal insolite ET bilingue

N’en déplaise à l’Office québécois de la langue française, il existe un magazine bilingue tout à fait craquant et très montréalais, Rake & Co., « une archive actuelle de Montréal». On nous balade dans l’univers des cafés et on nous présente des baristas (baristagate ?) passionnés de la cerise (oui, le café est une cerise). On nous présente une petite maison au cachet certain, bâtie en 1850 et encore habitée, dans Saint- Henri. On visite la dînette Triple Crown dans la Petite Italie, la boulangerie Guillaume sur Fairmount, de jolies boutiques qui rappellent celles qu’on trouve dans le Marais à Paris. De belles découvertes pour la relâche, des hangouts où l’on cultive l’envie de flâner avec ou sans enfants. 19 $, sans publicité. On se procure ce magazine chic-urbain sur leur site inspirant: rakeandco.com/fr. Au dos du magazine, cette phrase de Victor Hugo: «Une ville finit par être une personne.»

4 commentaires
  • Nicolas Blackburn - Inscrit 1 mars 2013 09 h 36

    Un peu d'humour qui rafraîchit

    Mme Blanchette, vous m'avez bien fait rire ce matin! Pensez-vous que le rire soit un traitement efficace pour se débarasser des poux?

  • Denis Doire - Inscrit 1 mars 2013 09 h 44

    Les poissons pourrissent par la tête.

    Apparemment non ! Ils pourriraient par la queue...

    Bonne relâche.

  • Pierre Schneider - Abonné 1 mars 2013 10 h 30

    Un pur délice

    Vous lire ce matin est un pur délice. Beaucoup plus réjouissant qu'un pou de vin.

  • Marc Gendron - Abonné 1 mars 2013 13 h 11

    Une autre époque

    Dans les chantiers forestiers des années de l'immédiate après-guerre, dans les camps de bois ronds qui régurgitaient d'innombrables bestioles, ma mère avait trouvé une belette gelée sous mon lit. Mais son plus grand effroi concernait les poux qui infestaient ma petite tête blonde.

    Elles s'en prenaient à eux plusieurs fois par saison. Assis sur ses genoux, je me délectais de la guerre qu'elle leur menait, peigne fin en main. À chaque petit cri qu'elle m'arrachait, elle s'écriait: ''Encore un!'', ''un autre!'' au fur et à mesure que les poux quittaient mon cuir chevelu pour le plancher de 2X4.

    C'était une vraie plaie d'Égypte, comme elle disait. Faut dire que des dizaines de bûcherons, parfois jusqu'à 200, entassés sur des lits superposés, dans des chambrées chauffées par des 45 gallons virés sur le côté, les ''truies'', comme on appelait, tout ça favorisait la multiplication des parasites. Il fallait souvent traiter chacun des bâtiments un après l'autre.

    Merci beaucoup d'avoir évoqué pour nous ces bestioles d'un Tiers-Monde pas si lointain.