Le prochain psychodrame

Le ministre Pierre Duchesne racontait qu’il ne lisait plus sa revue de presse tellement les pronostics concernant le Sommet sur l’enseignement supérieur étaient d’un pessimisme déprimant. Force est de reconnaître que M. Duchesne, qui était devenu la cible privilégiée de l’opposition, s’en est bien tiré.

Une autre ministre recrue sera sur la sellette au cours des prochaines semaines. Les « angryphones » ne casseront peut-être pas de vitrines, mais la ministre responsable de la Charte de la langue française, Diane de Courcy, aura fort à faire pour éviter que les audiences publiques sur le projet de loi 14 - la « nouvelle loi 101 » promise par le PQ - ne provoquent un autre psychodrame.


Mercredi, un nouvel organisme baptisé ALLiance Quebec 2.0 a lancé sur Internet une campagne visant à informer la communauté internationale de cette « violation des droits de la personne ». Il distribue également certains articles promotionnels, par exemple du papier hygiénique imprimé de fleurs de lys.


Toujours à l’affût d’un nouveau complot contre le français, le président du Mouvement Québec français (MQF), Mario Beaulieu, a vu un lien direct entre l’imminence de la commission parlementaire, qui commencera ses travaux le 12 mars, et la récente « cabale » menée contre l’Office québécois de la langue française (OQLF).


Coïncidence ou non, le « pastagate » a indéniablement donné mauvaise presse à l’OQLF et, par extension, au gouvernement Marois, mais le projet de loi 14 lui-même contient bien assez de dispositions controversées pour alimenter la polémique.


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Les principaux griefs de la communauté anglophone sont bien connus. Le nouveau pouvoir qu’entend s’accorder la ministre, qui pourra retirer leur statut bilingue aux municipalités qui ne comptent plus une majorité de résidants de langue maternelle anglaise, a provoqué une véritable levée de boucliers, même si Mme de Courcy a assuré qu’il n’y aurait pas d’« agression » contre ces municipalités.


Faire du droit de vivre et de travailler en français un droit fondamental garanti par la Charte des droits et libertés de la personne déplaît également au plus haut point, bien que cette disposition s’inspire d’un projet de loi présenté au départ par le gouvernement Charest, qui l’avait cependant abandonné.


Il n’y a sans doute pas là de quoi créer un grand émoi dans l’opinion francophone. Cela ne se compare pas au projet d’étendre au cégep les dispositions qui régissent l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise, auquel le gouvernement a renoncé parce qu’une grande partie des francophones, soucieux de bilinguisme, s’y opposaient.


Il arrive toutefois qu’un débat se cristallise autour d’un élément inattendu. Ainsi, la CAQ a donné son appui à l’Association des commissions scolaires anglophones, qui promet une bataille « féroce » contre l’article du projet de loi 14 qui retirerait aux enfants de militaires canadiens francophones, appelés à servir dans d’autres provinces, le droit de fréquenter l’école anglaise.


C’est une question d’équité envers tous les autres francophones, qui n’ont pas accès à l’école anglaise, fait-on valoir au bureau de Mme de Courcy. Peut-être, mais cette mesure qui toucherait environ 1000 enfants dans l’ensemble du Québec pourrait prendre valeur de symbole. Mélanger la langue, l’école et l’armée peut donner un cocktail explosif.


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La directrice du Quebec Community Groups Network, Sylvia Martin-Laforge, qui siège également au Conseil supérieur de la langue française, croit qu’aucune des dispositions du projet ne pourra être adoptée en raison de l’opposition des libéraux et de la CAQ.


Dans le cas des libéraux, les choses sont claires : c’est le projet dans son ensemble qu’ils jugent inacceptable. Sur ce point, tous les candidats à la succession de Jean Charest semblent d’accord. Aucun compromis ne paraît donc possible de ce côté.


Les intentions exactes de la CAQ sont plus nébuleuses. On sait ce qu’elle n’aime pas dans le projet de loi, mais y a-t-il quoi que ce soit qui trouve grâce à ses yeux ? François Legault voudrait plutôt appliquer la loi telle qu’elle est avec plus de rigueur. Tiens, c’est aussi ce que voulaient les inspecteurs de l’OQLF.


Reste le gouvernement. Après les cégeps et les écoles passerelles, est-il disposé à exclure autre chose de son projet pour sauver ce qui peut encore l’être ? Ou cherche-t-il simplement à démontrer que les deux autres partis ne sont pas disposés à lever le petit doigt pour renforcer la situation du français ?


Au Sommet, il n’a pas été possible d’arriver à une entente que le gouvernement aurait sans doute souhaitée. Si l’objectif des uns est maintenant de démontrer la turpitude des autres, le débat s’annonce pour le moins ardu.

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