La crise, prise 2

« Nous ne sommes pas en crise », disait le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, lundi matin. Après avoir affirmé que les Québécois n’aimaient rien de mieux que de « s’asseoir pour parler autour d’une table », le responsable du Sommet sentait le besoin de nous rassurer sur notre nature conviviale, question de lancer la thérapie de groupe sur le bon pied.

C’était évidemment faire fi des manifestants dehors, appelant, foulards et banderole au vent, à la « grève mondiale contre l’austérité ». On est loin du tintamarre du printemps dernier, j’en conviens. La présence de cette poignée de polyglottes - la banderole était en trois langues (espérons que l’OQLF avait les yeux ailleurs) - ne constitue pas une crise. Du moins, pour l’instant. Pour l’heure, il s’agit encore de groupuscules avec des revendications un peu ésotériques. Grève mondiale ? Austérité ?…


Emmurés comme nous le sommes dans la postcrise étudiante, et quelque peu anesthésiés par les effets de la crise financière mondiale - du fait d’avoir si bien tiré notre épingle du jeu, merci Banque du Canada -, il est sans doute difficile de distinguer les ombres au tableau. Mais ici comme ailleurs, les deux grandes promesses de l’ère moderne, un travail relativement sûr, et celle, non moins réconfortante, d’une retraite bien méritée, sont en train de fondre comme neige au soleil. Les jeunes trouvent de moins en moins de travail et les vieux sont de moins en moins capables d’accrocher leurs patins, ce qui ne fait qu’accroître le chômage des 18-24 ans. Le serpent se mord la queue.


Il ne s’agit pas ici de revendications strictement québécoises, mais de ce dont mettait en garde récemment le Conseil américain des renseignements stratégiques (qu’on ne peut guère accuser de gauchisme), cette « insatisfaction croissante de la classe moyenne par rapport aux gouvernements », qui, selon lui, déstabilisera les gouvernements de plus en plus. Bref, le « psychodrame » a beau vouloir se dissiper, il y en a d’autres qui se profilent à l’horizon.


Selon un sondage de Sun Life Financial, 63 % des Canadiens croient ne pas pouvoir prendre leur retraite à 66 ans, 10 % de plus qu’il y a seulement 5 ans. Pour la très grande majorité, ce n’est pas tant qu’ils ont envie de continuer, c’est qu’ils ont peur pour leur survie. De plus en plus de citoyens vieillissants vivent donc le cauchemar de penser qu’ils vont durer plus longtemps que leurs épargnes, si même ils en ont. De plus en plus de jeunes vivent le cauchemar inverse : ils se sentent inutiles au moment même où ils devraient prendre leur envol, une situation qui pourrait les affecter, dit une récente étude Toronto-Dominion, tout le long de leur vie active.


Bien que ni aussi élevé que celui de la Grèce (51 %), ni du Portugal (36 %), ni même des États-Unis (16 %), le chômage des jeunes Québécois (14 %), le même qu’au Canada où on note aussi une augmentation de 2 % en cinq ans, a de quoi inquiéter. Ici comme ailleurs, il y a un ressort de fondamentalement brisé. Il ne s’agit pas seulement d’une mauvaise passe créée par la dernière récession, ou d’un seul indicateur économique parmi tant d’autres, il s’agit d’un système économique basé sur la croissance qui ne fournit plus.


« Nous avons toujours cru que la croissance serait perpétuelle et qu’elle serait la réponse à tout », dit Richard Heinberg, auteur de The End of Growth : Adapting to Our New Economic Reality. Le contraire est désormais vrai. « À cause de l’impératif de croissance, nous avons créé d’énormes déficits et dilapidé les ressources naturelles sans que nous puissions aujourd’hui y remédier », dit-il. Les mesures d’austérité, dénoncées par nos jeunes manifestants, sont les signes de panique de ce même système, dont le seul mécanisme d’adaptation, en temps de crise, consiste à serrer la vis généralement aux plus pauvres. Aux États-Unis, en tenant compte de l’inflation, les bas salariés gagnent moins aujourd’hui (7,50 $/h) qu’en 1968, tout en faisant le double du travail. Alors que le p.-d.g. de Walmart, lui, fait 11 000 $ de l’heure !


Moi aussi, tiens (libérons-nous de l’affreux secret), je fais beaucoup moins qu’il y a, disons, 20 ans. On est toute une cohorte comme ça, la fierté de la classe moyenne, dans bien des cas, à se serrer nonchalamment les fesses, comme si c’était normal de payer tout plus cher en gagnant pas mal moins d’argent. Vous connaissez l’histoire du jeune Athénien et de son renard ? Debout en rang, sous un soleil brûlant, feignant d’ignorer l’animal qui, caché sous sa toge, s’est mis à lui ronger le foie. Stoïque jusqu’au bout. On est une gang comme ça. Bref, il n’y a pas que les employés saisonniers qui en arrachent. L’escroquerie est beaucoup plus étendue qu’on ne le croit.


Combien de temps avant qu’on en tienne compte ? Combien de temps, surtout, avant que ça saute ?

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