C’est du sport! - Mal leur en prit

On pense avoir tout vu, on entretient la certitude tranquille qu’on passera de vie à trépas en ayant fait le tour, et puis paf, on se lève un beau matin et le château de cartes de baseball s’écroule, on constate qu’il y a encore des trucs à apprendre, des recoins restés inexplorés, des potentialités de s’émerveiller même à un âge avancé. Il faut dire que le merveilleux monde du sport™, ainsi que son nom le laisse entendre, est fait en plein pour ça.

Ainsi, chers amis, disposons-nous désormais d’un éclairage inédit sur la dichotomie du bien et du mal, sur le manichéisme en quelque sorte, une question cruciale qui ne remonte pas précisément à hier soir, on en conviendra. Voyez plutôt.


Nous sommes en juillet 2008. Une compagnie appelée Evil Enterprises, Inc. soumet une demande au bureau américain des brevets et des marques déposées afin de retenir pour elle seule l’expression « Baseballs Evil Empire » (avec une belle faute d’orthographe en prime), dont elle entend se servir comme inscription sur des chandails, des pantalons, des casquettes et autres produits de consommation. Une procédure routinière s’il en est, selon des sources. Mais pas dans ce cas-là.


Ayant pris connaissance de la requête, les Yankees de New York s’interposent : pas si vite, ti-pit. Car en matière de balle, l’Empire du mal, chacun sait que ça s’adonne à être nous, et l’appellation nous appartient. Certes, nous ne l’utilisons pas dans nos publicités pour des motifs relativement évidents, mais on n’y touche pas sans que cela présente des conséquences fâcheuses.


En fait, l’expression avait été popularisée en 2002. Après que les Yankees eurent mis sous contrat le lanceur cubain Jose Contreras, le président des Red Sox de Boston Larry Lucchino avait déclaré que « l’Empire du mal étend ses tentacules même en Amérique latine ».


Les Yankees ont donc fait valoir que toute référence commerciale à l’Empire du mal au baseball enfreignait leurs droits de propriété. L’affaire a duré près de cinq ans et, il y a deux semaines, trois juges du Trademark Trial and Appeal Board, à Washington, ont donné raison au club dans une décision de 25 pages aux allures un peu surréalistes. Il faut dire que les Yankees avaient plaidé qu’une preuve irréfutable de leur statut d’Empire du mal résidait dans le fait qu’ils faisaient régulièrement jouer de la musique des films Star Wars dans le stade pendant leurs matchs. (On notera par ailleurs que le 3 juin dernier, alors que les Yankees jouaient à Detroit, le premier lancer protocolaire avait été effectué par Darth Vader, ce qui démontre implicitement que les Tigers eux aussi croient que l’équipe de New York forme l’Empire du mal.)


De son côté, l’avocat d’Evil Enterprises, qui pourrait interjeter appel de la décision, s’est dit déçu du verdict. Il a souligné que, selon le point de vue de chacun, l’Empire du mal peut tout aussi bien se trouver chez les Red Sox, les Phillies de Philadelphie, les Dodgers de Los Angeles ou les Jarrets noirs de Saint-Georges-de-Beauce. Difficile d’être en désaccord avec lui.


La prochaine fois, nous travaillerons d’arrache-pied dans les coins pour tenter de déterminer où se situe au juste l’Empire du bien en examinant attentivement les candidatures de Gary Bettman, Bud Selig et Roger Goodell.

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