Bureau de la liberté de la religion - Comment seront accueillies les minorités étrangères en danger?


	Andrew Bennett (à droite) est l’ambassadeur du nouveau Bureau de la liberté de religion, qui devra protéger les minorités religieuses dans le monde. Il sert ici la main de Lai Khan Malik, clerc musulman, sous les yeux de Stephen Harper.
Photo: La Presse canadienne (photo) Frank Gunn
Andrew Bennett (à droite) est l’ambassadeur du nouveau Bureau de la liberté de religion, qui devra protéger les minorités religieuses dans le monde. Il sert ici la main de Lai Khan Malik, clerc musulman, sous les yeux de Stephen Harper.

Si la tolérance et le pluralisme comptaient vraiment parmi les fondements de la démocratie au pays, le Bureau de la liberté de religion créé par le premier ministre Stephen Harper pour défendre les minorités dans le monde aurait été accueilli avec fierté et enthousiasme. Or, à peine nommé, l’ambassadeur qui en aura la charge, Andrew Bennett, est la cible de critiques et de suspicions. Aurait-on introduit un nouvel objet de discorde au Canada ?

L’idée d’un tel bureau avait été appuyée par Michael Ignatieff, l’ex-chef libéral. Maints citoyens y furent eux aussi sympathiques, vu les violences accrues à l’étranger envers plusieurs minorités religieuses. Déjà aux États-Unis, le président Bill Clinton avait institué pareille organisation. Encore fallait-il, au Canada, trouver un titulaire qui ait l’envergure et la crédibilité voulues pour occuper un poste si névralgique. L’ambassadeur Bennett est-il à la hauteur de ce mandat ?

Ce jeune mandarin fédéral, sous-diacre dans sa communauté catholique ukrainienne, est aussi un intellectuel favorable à la présence de la religion dans les affaires publiques. D’aucuns, sans plus d’enquête, voient en lui un autre de ces « fondamentalistes chrétiens » qui menacent le principe de la séparation entre l’Église et l’État. Le Parti conservateur, dit-on, n’est-il pas déjà « infiltré » par des zélotes qui s’emploient à mettre le Parlement et les fonds fédéraux au service de leurs croyances ?
 
Relecture sélective

Le premier ministre, dans son discours à Vaughan, s’est revendiqué du courant des libertés auquel ont appartenu le chef libéral Wilfrid Laurier et, à l’ère moderne, son émule conservatrice John Diefenbaker. Stephen Harper aura cependant fait de l’histoire du pays une lecture fort réductrice et sélective. Des minorités persécutées au Canada par les autorités politiques, tant fédérales que provinciales, plusieurs ont mis des décennies à s’en remettre, d’autres, chez les autochtones, n’en sont pas encore sorties.

Le Canada aura entre-temps « innové » en inscrivant dans la constitution du pays le pouvoir de suspendre plusieurs droits fondamentaux garantis par la Charte de 1982, dont « la liberté de conscience et de religion ». Si c’est là la « grande tradition » dont le Canada « donne l’exemple », selon le premier ministre, et reposant sur ce que Diefenbaker appelait « le caractère sacré de la personne », Ottawa devra relire la Charte canadienne des droits et libertés.

Dans son enseignement à l’Université de Montréal, une institution autrefois catholique, Pierre Elliott Trudeau, le père de la future Charte, raillait la « petite charte » de Diefenbaker, qu’une chambre avait adoptée et qu’une autre pourrait aussi facilement abolir. Il fallait une vraie charte enchâssée dans une constitution et mise ainsi à l’abri des dérives politiciennes. L’homme dut pourtant accepter dans la sienne une « exception » que tout régime liberticide serait fort heureux d’emprunter au Canada.

Avant d’instruire la Chine, l’Iran, l’Arabie saoudite et d’autres pays peu respectueux de la liberté de religion, l’ambassadeur Bennett devra s’assurer que les droits fondamentaux sont vraiment respectés au Canada. Il aura aussi fort à faire pour distinguer les minorités persécutées de celles qui sont associées à des discriminations, et dont certaines ne respectent pas toujours leurs propres membres. Mais le principal défi sera de porter vraiment secours aux minorités réellement menacées.

Dans plus d’un pays, les minorités souffrent en silence, et elles évitent de réclamer le respect de leurs droits par crainte, notamment, de déclencher de plus violentes réactions. En se portant à leur défense, le Canada les exposera parfois à des dangers dont Ottawa n’aura pas toujours les moyens de les protéger. Il faut, du reste, une diplomatie sans faille pour éviter, dans ces situations, les soupçons d’ingérence indue. L’histoire des migrations n’est-elle pas souvent aussi l’histoire des persécutions de minorités.

Le Bureau d’Andrew Bennett ne fera pas que « surveiller » le sort fait aux minorités religieuses à travers le monde. En plus de faire la promotion de la tolérance et du pluralisme, il lui reviendra de proposer à Ottawa des politiques et des programmes. Colloques et déclarations, certes, n’ont pas manqué sous le gouvernement Harper. Mais l’accueil des gens de minorités menacées, tels les quelque 20 000 réfugiés irakiens, dont de nombreux « catholiques chaldéens », est modeste en regard des urgences nombreuses ailleurs.
 
« Arme démographique »

Le Canada doit donc se préparer à donner refuge à des communautés entières. On l’a déjà fait à grande échelle dans le passé, notamment après les guerres en Europe et en Asie du Sud-Est. Mais l’ouverture à des minorités religieuses persécutées en raison de leur confession va poser un défi particulier dans les régions plus ou moins rébarbatives aux différences culturelles. Si leur présence devait, en outre, changer l’équilibre politique au Canada, le pays pourrait alors faire face à une nouvelle tension nationale.

Car le Canada est déjà divisé entre ses régions et entre ses partis politiques. L’instabilité qui en résulte dans les gouvernements rend plus vulnérables aux manipulations partisanes les minorités dont le poids électoral peut faire la différence aux urnes entre la victoire et la défaite. La crainte de « l’arme démographique » agite l’Europe. Le Canada y aura échappé jusqu’à maintenant, la religion n’étant plus le principal élément de division.

Mais à en juger aux premières réactions, souvent négatives, que suscite le Bureau de la liberté de religion, les minorités religieuses gagneront à apprendre tôt comment s’intégrer à la vie du pays sans faire le jeu des partis, trop souvent plus intéressés par les votes que par les libertés.
 
***
 
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

À voir en vidéo