Perspectives - L’économie du savoir

On utilise l’expression à toutes les sauces. La fameuse « économie du savoir » est toutefois bien plus que ce qu’on en dit la plupart du temps.

Vous pouvez être sûr que tout le monde l’aura à la bouche lors du Sommet sur l’enseignement supérieur, aujourd’hui et demain. On l’illustre habituellement par un éphèbe en sarrau d’un blanc immaculé, un oeil dans son microscope électronique et l’autre tourné vers un avenir chantant.


Tout le monde a déjà entendu le raisonnement derrière la sanctification de « l’économie du savoir ». Pour continuer de croître et d’améliorer le niveau de vie de leurs travailleurs, les économies développées doivent sans cesse trouver de nouveaux moyens de produire plus avec moins. Talonnées par les nouvelles puissances émergentes, nos sociétés sont engagées dans une course à l’innovation dont le but est d’offrir des biens et services à la plus grande valeur ajoutée possible.


On en déduit généralement que cette valeur ajoutée viendra d’innovations scientifiques et technologiques qu’idéalement on inventerait soi-même ou, à tout le moins, qu’on saurait mieux utiliser que les autres. Cela amène les uns à toujours se désoler de ne pas voir plus d’étudiants québécois emprunter la voie des sciences de la nature, du génie ou encore de l’informatique. Cela en amène d’autres à dénoncer le discours sur l’économie du savoir comme faisant partie d’un vaste complot contre les sciences humaines et pour une « marchandisation » du savoir. Mais tout cela est un grand malentendu.


Il est évidemment utile d’avoir un diplôme en physique des fluides pour dessiner l’aile en carbone du prochain avion de Bombardier et mieux vaut ne pas avoir coulé ses cours de chimie pour travailler dans la grappe des sciences de la vie Montréal InVivo. Mais l’innovation qui mène à la création de valeur ajoutée ne se limite pas à inventer l’ordinateur du futur dans le garage de banlieue de ses parents. Les experts vous diront que l’innovation peut se trouver dans les biens et services, mais aussi dans les procédés de production, l’organisation du travail ou encore la commercialisation.


L’experte du MIT Jeanne Ross racontait au Devoir, il y a quelques années, que le plus grand problème des entreprises américaines était moins un manque d’investissement dans les ordinateurs, les systèmes de gestion intégrée et autre rutilante quincaillerie technologique que la difficulté de leurs gestionnaires de s’en servir pour inventer de nouvelles façons de faire. Une autre experte, de McGill celle-là, Margaret Graham, a déjà comparé la vallée du Saint-Laurent à la fameuse Silicon Valley californienne en affirmant que l’une des grandes forces du Québec était sa capacité de faire se rencontrer l’art et la technologie.

 

À l’université, mais pas seulement


La fameuse économie du savoir ne se limite donc pas aux sciences et technologies, ni à ses spécialistes. Elle est le domaine de presque tous les champs de l’activité commerciale humaine et elle peut être le fait d’ingénieurs, de comptables, de sociologues, de gestionnaires en ressources humaines, d’artistes ou d’éducateurs.


Dans ce contexte, l’université constitue évidemment un lieu privilégié non seulement pour apprendre toutes sortes de connaissances générales et techniques, mais aussi, et peut-être surtout, pour apprendre à apprendre, et apprendre à inventer à partir des nouvelles technologies qui viendront, des problèmes auxquels on sera confronté, et des occasions qu’on saura reconnaître et saisir.


L’université constitue un lieu privilégié, mais ce n’est pas le seul. On l’a dit et répété un millier de fois : la filière professionnelle et technique pourrait aussi être une pièce majeure de cette économie du savoir. C’est, en tout cas, l’un des secrets les moins bien gardés de plusieurs des pays dont on jalouse le dynamisme en la matière.


Mais notre réflexion ne doit pas s’arrêter là. Si l’on dit que ce qui fera le succès des économies et de la carrière des gens dépendra de leur capacité d’adaptation et d’innovation dans un monde en changement constant, on comprend qu’il y sera à tout le moins essentiel de savoir lire, écrire, communiquer, pianoter sur un ordinateur et penser. C’est ce qui rend tellement préoccupant le problème de décrochage scolaire au Québec.


Quoi qu’on en dise, les champions de cette nouvelle économie ne sont pas condamnés à inventer le prochain Facebook ni à sortir de Polytechnique. À preuve, les lauréats des derniers Mercuriades, les prix remis annuellement aux meilleures entreprises au Québec. Sur les deux entreprises qui ont reçu le plus de prix, l’une était un géant du carton et du papier (Cascades) et l’autre un fabricant de cartouches d’impression réusinées (La Recharge.ca). La première a été fondée par trois frères, l’un qui a étudié le génie civil, le deuxième qui est diplômé en science commerciale et le troisième issu d’une filière technique, alors que l’autre entreprise a été créée par un soudeur et une infographiste. Parmi les autres gagnants se trouvaient aussi une exportatrice de vêtements de plage à succès avec cours classique, une travailleuse sociale à la tête d’un projet immobilier innovateur et un pharmacien qui a réinventé la vente de livres scolaires.

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