Questions d’images - Profession : sauveur

Nul ne peut rester insensible à une visite du Vatican. Îlot sacré de la Rome éternelle.

Quelque chose d’étrange s’en dégage sans qu’on sache bien entendu définir avec certitude ce que l’on y ressent. Cette sensation diffuse qui vous habite alors est mêlée de respect, de doute et d’inclination. D’anachronisme, aussi. Vous êtes animé de ce goût de « savoir » et tentez de répondre à cette question envoûtante qui restera, vous le savez, sans réponse : « Et si… ? »


Soyons clairs. Je suis agnostique, de la catégorie des curieux. Agnostique, mais pas athée. Comme disait Socrate dans son plus pur grec ancien : « Je sais que je ne sais rien. » Mais, quand même, en savoir davantage ne me déplairait pas.


Je comprends et respecte celles et ceux qui ont la foi. Quelle que soit leur confession.


Gueule de bois et crise de foi


Le 11 février 2013, un événement rarissime vient frapper violemment la communauté chrétienne dans sa globalité. Du jamais vu depuis le XVe siècle : un pape, de sa propre initiative, renonce à l’accomplissement ultime de son sacerdoce et démissionne. Benoît XVI jette l’étole en même temps que la serviette. Geste moderne, disent certains, de ce pape pourtant si conservateur ? Peut-être. Mais cette démission donne cependant l’image d’un homme en grand désarroi devant l’inadaptation de son « entreprise » incapable de suivre l’évolution de « ses marchés ». Faut-il y voir le geste d’un entrepreneur désespéré et impuissant ? Je le pense.


L’Église n’est pas une entreprise et pourtant elle est gérée comme telle. Et, de plus, elle est fort mal gérée. Ne cherchez pas l’erreur, elle est ici. Voilà pour la gueule de bois. Cette institution est malade de son hommerie séculaire, en proie aux scandales de tout acabit, incapable de se recentrer sur l’essence de sa mission apostolique et totalement débordée par son incapacité à s’adapter aux réalités et au rythme de la vie du XXIe siècle.


Élire un nouveau souverain « réformateur » issu des communautés populeuses des nations jadis évangélisées par la colonisation et encore traditionalistes apparaît pour certains commentateurs comme une solution pertinente. Traduisez vulgairement : « Allons pêcher là où il reste du poisson. » Recrutons de « nouveaux consommateurs » !


À court terme, si cela peut donner à des nations méritantes, des allures de reconnaissance, tant mieux. Mais les problèmes de fond, ceux auxquels il faudra s’attaquer tôt ou tard, ne sont pas pour autant résolus. La place que l’Église devra donner aux femmes, la question du célibat des prêtres, la reconnaissance des orientations sexuelles multiples et la gestion occulte de la curie et des avoirs de l’Église demeurent d’incontournables dossiers à actualiser pour évoluer et se placer en adéquation avec l’évolution des civilisations et des peuples. Il s’agit là de profondes mutations. La modernité est un rendez-vous auquel l’Église ne peut plus se soustraire.


Élire un pape est une chose. Réformer l’Église en est une autre. Remettre les chrétiens sur le chemin de la spiritualité et de la foi relèvera désormais d’un tour de force, les cyniques diraient du miracle ! Voilà pour la crise de foi.


Jésus, reviens, et fais vite !


Si se placer sur le chemin de la modernité conditionne la survie de l’Église, force est de constater qu’elle doit également se recentrer sur sa mission évangélique d’origine. « Son métier et son produit », diraient les gens de marketing. Mais il est rare que le marketing puisse régler des enjeux spirituels ou philosophiques. La réponse est donc ailleurs.


L’Église ne peut plus s’imposer comme unique détentrice de vérité.


Un écrivain et essayiste français, Patrick Banon, chercheur associé à la Chaire Management et Diversité de l’Université Paris-Dauphine vient de publier Jésus. La biographie non autorisée (Éditions Michel Lafon). Inspiré de textes apocryphes sur la vie de Jésus, Banon remet en perspective la foi du Christ dans son contexte historique, familial, philosophique, spirituel, etc. Et dresse également de Jésus un portrait qui le positionne par rapport à ces grandes questions auxquelles l’Église est précisément confrontée aujourd’hui. Des questions en soi intemporelles, donc résolument modernes.


L’humanité a toujours eu besoin de spiritualité. Et en la matière, la vie de Jésus, démocrate, révolutionnaire, humaniste et visionnaire en son temps demeure toujours inspirante. Son image, bien que ternie parfois, reste mystérieusement intacte. Alors si, forte de ce constat, l’Église laissait à chacun la liberté de sa propre foi, il apparaîtrait, dans la circonstance, que jamais Jésus n’aurait mieux mérité son titre de sauveur.


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Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l’image.

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