L’Allemagne unifiée

Surmontant la Liepziger Platz, une immense bannière publicitaire annonce la sortie imminente d’une comédie qu’on ne verra jamais ici : Kokowääh 2. Dans l’image, on voit l’acteur-réalisateur Til Schweiger et sa propre fille Emma, dressés l’un contre l’autre devant une planche de Scrabble.


Schweiger, roi de la comédie grand public allemande au même titre que Patrick Huard chez nous, est également connu dans le reste du monde, notamment pour son rôle de bouillant fier-à-bras dans Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino. Mais son statut de superstar ne dépasse pas les frontières de l’Allemagne, comme du reste les films qu’il réalise en plus d’y jouer, et qui récoltent des recettes faramineuses de l’ordre des 40 millions de dollars, soit l’équivalent du dernier épisode de Twilight.


Alors qu’en 2012, son box-office global a crû (de 4,2 %), contrairement à celui de tous ses voisins européens, dont la France, l’Allemagne a vu la part de marché de sa production nationale baisser de 19 % en 2011 à 14 % en 2012. La raison de ce déclin ? L’échec relatif de la mégaproduction Cloud Atlas coréalisée par Tom Tykwer (15 millions au guichet), un été bercé par les Jeux olympiques et le Championnat européen de soccer, qui ont scotché la moitié de la population au petit écran. Enfin, des faiseurs de succès en jachère : Schweiger le premier, mais également Matthias Schweighofer, dont la nouvelle comédie The Break-Up Man sortie en janvier connaît un immense succès ; enfin, Michael Herbig, surnommé le Mike Myers de Munich, détenteur du record absolu de recettes pour un film allemand (88 millions en 2001 pour Manitou’s Shoe).


Comme c’est le cas au Québec, l’Allemagne se divise en deux courants : celui du cinéma grand public, poussé par la machine commerciale et la télévision, puis celui de la « nouvelle vague », du cinéma d’auteur, dont les membres ont été catalogués par les médias sous une bannière controversée : l’École de Berlin. Celle-ci n’est pas à proprement parler une école de pensée. Elle ne défend pas non plus un parti-pris esthétique concerté comme l’ont fait dans les années 1970 les Schlöndorff, Wenders, von Trotta et Herzog avec ce qu’on a appelé le nouveau cinéma allemand. L’École de Berlin (le terme a été attribué par un journaliste et a collé) est la réunion circonstancielle de confrères liés par l’envie de donner de l’Allemagne une image moins lisse que celle offerte par le cinéma grand public, et qui s’entraident dans le travail.


Contrairement à chez nous, ces deux modèles (industriel et d’auteur) cohabitent dans une certaine harmonie, le premier évalué par la réponse populaire, le second par la critique et le rayonnement, le box-office local s’enveloppant de nuance. Une comédie de Til Schweiger ou Michael Herbig qui obtiendrait des recettes de 10 millions serait perçue comme un échec. En revanche, Barbara, qui prend l’affiche d’Excentris ce week-end accompagné de deux autres films de cinéastes ayant comme lui concouru l’an dernier à la Berlinale (Hans Christian Schmid et Matthias Glasner), est considéré comme un succès en Allemagne. Son box-office : 3,2 millions de dollars. Pour une population de 81 millions d’habitants, c’est l’équivalent à notre échelle d’une recette de 300 000 $, soit du box- office de La peur de l’eau. Ça donne à réfléchir.

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