Entre films et remue-méninges


	Dominique Dugas est le nouveau directeur des Rendez-vous du cinéma québécois, en piste à Montréal jusqu’au 3 mars, désormais jumelés avec les Jutra.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
Dominique Dugas est le nouveau directeur des Rendez-vous du cinéma québécois, en piste à Montréal jusqu’au 3 mars, désormais jumelés avec les Jutra.

C’était dans un café de la rue Bernard, l’autre matin. Avec Dominique Dugas, on a causé à bâtons rompus du cinéma québécois, art et industrie, de Stephen Harper, adversaire de la science, de la culture, de tout ce qui dépasse ses propres limites, au fait. Sa vision à oeillères se reflète partout. Et que je t’en paie le prix. Aux Rendez-vous du cinéma québécois comme ailleurs.


Dominique Dugas est le nouveau directeur de ce festival en piste à Montréal jusqu’au 3 mars, désormais jumelé avec les Jutra. Il ne se pointe pas comme un Survenant, lui qui dirigeait la programmation depuis huit ans. À Dominique la jonglerie avec des budgets en peau de chagrin, la nécessité de résoudre la quadrature du cercle. Il salue la SODEC, qui appuie les efforts de son équipe. Quant au fédéral, franchement… On y a perdu la carte et la boussole. Soupirs en deux temps !


Aujourd’hui, un festival ne se fricote pas comme hier, ni même comme l’an dernier. À propos. Les récentes compressions à Téléfilm, ça vous dit quelque chose ? L’argent se fait rare, soit ! Mais l’esprit derrière ces coupes consterne par-dessus tout : un sale esprit comptable, sans élévation, sans quête de sens, sans égard aux efforts ni même aux résultats des directeurs de manifestation. Et ne pensez pas qu’un rendez-vous de films qui mise sur l’innovation, qui rameute des invités passionnants et inspire son public sera financé selon son mérite. Du côté d’Ottawa, c’est fini, tout ça.


Jusqu’à l’an dernier, une analyste au contenu des festivals était bel et bien chargée d’évaluer le fort et le faible des programmations respectives chez Téléfilm. Son poste a sauté à l’heure des compressions. Tiens, donc !


« Désormais, le financement n’est accordé qu’en fonction des commanditaires qu’on trouve », soupire Dominique. Pour chaque dollar privé, un dollar public. Les belles initiatives, les idées n’ont plus voix au chapitre. « Vous vous démenez, et voilà ! Seuls les chiffres parlent, ceux des revenus autonomes et des échanges de services. Les propositions de contenu devraient être prises en compte, mais le verdict de Téléfilm est sans appel. »


Les Rendez-vous roulent avec un budget allégé de 15 % par rapport à 2012, comme la plupart des festivals de films. D’autres compressions fédérales sont attendues au cours des quatre prochaines années. Reste à couper dans le bout de gras.


Finies, cette année, les leçons de cinéma offertes au milieu et au public. Évacué aussi le volet extérieur des Rendez-vous, nourri de projections sous les glaçons et de jeux d’hiver sur la place Pasteur. Si chouette, si cher…

 

Le défi de la jeunesse


Attention ! Les Rendez-vous ont beaucoup à offrir quand même, à coups de projections, de rencontres, de débats. Ajoutez un volet professionnel tout neuf. Une vingtaine d’Européens membres de l’industrie, curieux d’un cinéma québécois qui explose à l’international depuis cinq ans. Ils viennent parler de leurs expériences, entendre ce qui se passe chez nous. Le financement des films, la crise des salles seront abordés.


À l’encontre des autres festivals, les Rendez-vous ont peu de primeurs à proposer, en dehors de courts-métrages et de documentaires. Ça les fragilise. À quelque chose malheur est bon, car le public qui a boudé ses films en 2012 peut se reprendre au cours des prochains jours.


Dominique Dugas avoue miser beaucoup sur les projections quotidiennes au Quartier latin des longs-métrages, fictions et documentaires en nomination aux Jutra. Venez donc voir Tout ce que tu possèdes, Lawrence Anyways, Le torrent, Rebelle, Camion, Roméo Onze et compagnie. Dernière chance, ô public, de vous mettre au parfum, avant le gala. D’autant plus que les artisans en nomination - cinéastes, monteurs, directeurs de la photographie, compositeurs, interprètes, etc. - accompagneront ces films pour transmettre leurs savoirs au public. Pas si ésotériques que ça, les métiers du cinéma, mais ça prend des spécialistes pour en témoigner, pour expliquer comment un film s’emboîte. Ça se passe là-bas.


« Notre défi, c’est la jeunesse, dit Dominique Dugas. Ça tombe bien.La moyenne d’âge aux Rendez-vous est à plus de 60 % sous la barre des 35 ans. Ce jeune public apprécie surtout les courts-métrages et les films de fiction, alors que le documentaire intéresse une clientèle plus âgée. Mais la curiosité du cinéma québécois se développe tôt, sur les bancs d’école. On offre aux enfants des ateliers. Il faudrait davantage : une volonté du système d’éducation. »


Dominique attire l’attention sur les courts-métrages de réalisatrices, meilleurs à son avis que ceux des hommes. Floraison annonciatrice de l’explosion prochaine des voix féminines aux longs-métrages de fiction ? Tout semble l’indiquer. Le directeur a concocté le programme Elles le 28 février, avec les courts des filles. Il en parle avec enthousiasme.


On évoque aussi la crise des salles, la mort annoncée des DVD et les plateformes numériques québécoises à mettre en ligne. Le regroupement des distributeurs indépendants s’y attelle, d’autres aussi. Les supports du cinéma changent si vite. Dans dix ans, quel sera le visage de ces Rendez-vous ?


Dominique se demande en aparté : « Comment soutenir tous ces auteurs, ces cinéastes aux premiers films pleins de promesses ? Le marché pourra-t-il absorber 50 longs-métrages québécois par année ? On en fait déjà 30. » Un ange passe.


Tant reste à faire. Tous ces distributeurs indépendants à appuyer, ces scénaristes à mieux former. Reste avant tout à applaudir nos cinéastes qui gagnent des prix partout (bravo à Denis Côté pour l’Ours d’argent à Berlin !), sans parvenir pour l’instant à percer le grand public chez eux. Alors, que faire ?


Pour paraphraser la devise du quotidien français L’Humanité : « Dans un monde idéal, les Rendez-vous du cinéma québécois n’existeraient pas… » Dominique préférerait que tout le monde ait vu les films québécois en salle sans avoir besoin de remettre le couvert en rétrospective. Mais rien n’est idéal justement. Alors, on conseille comme ça au public de se payer la traite aux Rendez-vous.

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