Ce qui est tu les tue

«Je viens d’un pays où le simple fait de réclamer de l’eau potable peut être considéré comme une opposition politique. C’est pour ça que je me suis mis à faire de la radio, qui est pour moi une arme. Même en étant invisible, j’ai une voix. Ici, au Canada, où je devrais être protégé, on ne m’accorde même pas le statut de personne : je ne suis ni Cabindais ni Angolais. Ici, je ne croyais pas qu’on allait me torturer.» Mamengi Alfredo Lombisi, Angolais, demandeur du statut de réfugié, parle le portugais, le kikongo, l’espagnol, le français et l’anglais.
Photo: Charles-Henri Debeur «Je viens d’un pays où le simple fait de réclamer de l’eau potable peut être considéré comme une opposition politique. C’est pour ça que je me suis mis à faire de la radio, qui est pour moi une arme. Même en étant invisible, j’ai une voix. Ici, au Canada, où je devrais être protégé, on ne m’accorde même pas le statut de personne : je ne suis ni Cabindais ni Angolais. Ici, je ne croyais pas qu’on allait me torturer.» Mamengi Alfredo Lombisi, Angolais, demandeur du statut de réfugié, parle le portugais, le kikongo, l’espagnol, le français et l’anglais.

J’avais suggéré le Mois de l’histoire des Noirs comme prétexte à notre rencontre, mais ça aurait pu être la semaine du beurre de karité, la journée du cacao ou celle de la cruauté. Pourquoi la cruauté n’a-t-elle pas son jour ?


Si l’on me demandait quel livre m’a le plus remuée en 2012, je dirais que c’est le sien, un témoignage singulier qui lève le voile sur une réalité que j’observe tous les jours dans mon quartier très bien représenté en immigrants et en réfugiés. Je croise surtout leurs enfants qui vont à l’école près de chez moi, je croise leurs regards déjà égratignés par la vie sous leur tuque en peluche avec des oreilles de lapin rose.


Rien ne prédestinait le psychanalyste et travailleur social Michel Peterson à devenir l’oreille des réfugiés politiques et autres itinérants du grand désordre mondial. Il leur offre une écoute, l’hospitalité du silence. Face à la torture physique et psychologique, face à la perte, aux deuils, aux familles disloquées, aux mères séparées de leurs enfants, le psy entend. Et il ne pouvait plus se taire. Même si tout le monde s’en fout.


Son livre, magnifié par les photos émouvantes de Charles-Henri Debeur, a été publié par les éditions du passage l’automne dernier, un suicide d’éditeur, 40 $, assuré de ne pas cartonner sur la liste des best-sellers même si vous en avez pour votre argent. Le sujet est tout sauf sexy : des immigrants, des demandeurs d’asile, leur histoire en quel ques phrases. Le psychanalyste, qui est aussi professeur en littérature comparée, manie la langue comme un fouet, met ses sujets en valeur, établit des frontières autour de leur destinerrance, un terme qui marie destination et errance.


Son livre, L’instant du danger, une réflexion sur l’exil forcé, possède cette grande qualité de personnaliser ce qui ne serait qu’une banale statistique du ministère de l’Immigration. Des réfugiés de partout, issus d’une cohorte de 500 millions de déracinés, y témoignent de leur existence invisible. Tantôt, c’est Koffi, un Togolais : « Je n’avais jamais pensé me retrouver aussi loin de l’Afrique, de mes entrailles… Dans mon village natal, il faut aller à l’eau pour échanger avec les autres ; ici, l’eau vient à nous. »


Tantôt, c’est Sall, un Mauritanien : « Jamais je n’aurais imaginé me retrouver un jour avec ma femme et dix de mes enfants à Saint-Jérôme. En Mauritanie, nous avons perdu nos sept premiers enfants, notre maison a été saccagée et deux de mes frères ont été tués. Nous avons été torturés, puis expulsés au Sénégal. Le Québec a été pour moi une planche de salut. » Aujourd’hui, Sall est mécanicien, sa femme est aveugle et ses enfants sont aussi noirs que la neige est blanche.


Et l’histoire se répète


S’il désirait d’abord sensibiliser et témoigner de leur existence, Michel Peterson voulait redonner la parole à ceux à qui on l’interdit, surtout depuis l’arrivée du gouvernement Harper. « Eux, ne parlent pas, le gouvernement ne parle pas et les thérapeutes n’ont pas le droit de parler. Personne ne dit rien. » Voici le jargon parfois philosophique d’un psychanalyste profondément convaincu que chaque humain porte sa part de cruauté : « Selon le philosophe Jacques Derrida, la cruauté sans alibi loge en plein coeur de l’humain et peut basculer à tout moment. Tant qu’on ne l’admet pas, on a un regard sur l’humanité relativement naïf. La bonté est plus rare que la cruauté… »


Depuis six mois, Michel ne voit plus de demandeurs d’asile. On a coupé les vivres au RIVO (Réseau d’intervention auprès des personnes ayant subi de la violence organisée), où il oeuvrait. Le gouvernement Harper a resserré les critères de ces demandes et agité tous les drapeaux pour raviver la peur de l’étranger. Les délais de traitement de dossiers étant très courts, il devient impossible de souscrire aux exigences de ce pays « d’accueil ». « L’Autre est fondamentalement une menace. C’est pour ça qu’on ne veut pas le connaître », pense le psy des Autres.

 

La pilule de l’oubli


Michel ne reçoit plus de réfugiés, mais l’écho de leur douleur résonne encore dans sa tête, parfois en panjabi ou en dari. Celle des rescapés du propranolol aussi, un médicament qu’on administre à l’hôpital Douglas à ces victimes du choc post-traumatique.


La liste des effets indésirables potentiels fournie par le fabricant est impressionnante. « On leur donne un médicament pour oublier. Et nous, on les reçoit après, dans un état lamentable. Les gens décompensent, subissent une luxation de la mémoire, ont des trous dans leur histoire. On leur fait oublier les traumatismes, mais tout ce qui vient avec aussi, des pans entiers de leur vie. »


Pour un militant du devoir de mémoire, cette pratique pose un problème éthique, celle d’un Alzheimer précoce. Ce qui est tu nous tue.


Michel n’est pas contre la prise de médicaments, mais contre les solutions à tout-va. Il préfère casser le silence : « C’est moins souffrant de parler que de montrer ses cicatrices à un commissaire à l’immigration pour qu’il accepte de croire notre histoire. » Et le mental, lui, n’offre pas le même spectacle visuel.


Curieusement, le psy s’estime privilégié d’avoir entendu tous ces témoignages d’horreur qui mènent à des fractures intérieures. Ils lui ont appris le monde, l’impuissance, les limites de l’être, la force de vivre. « Même catatoniques ou schizoïdes, ce sont encore des vivants avant d’être des déchets de l’humanité. Je table sur le détail qui ne tue pas pour les aider. Tu t’accroches à ton désir pour vivre. Une grande partie des gens présentés dans le livre y ont réussi. »


Michel est celui qui souffle sur les braises de ceux qui souffrent. « Je ne peux pas être le travailleur social sûr de son verdict et du protocole à appliquer. Il y a trop de variables, trop d’inconnu. » Reste le détail qui ne tue pas. Ce détail, ce peut être le film Le peuple migrateur pour l’un, la musique de Bob Marley pour l’autre, la lecture de Shakespeare ou la broderie palestinienne sur porcelaine.


Et pour les enfants, il y a la neige, oui, la neige qui arrive à ranimer la joie. Au plus noir de l’existence, le miracle est parfois blanc.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo

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Frissonné en lisant le récit de Pierre-Claver Ndacyayisenga, Voyage à travers la mort (vlb éditeur). Cet ancien professeur d’histoire au Rwanda, un Hutu, nous raconte sa longue migration avec sa femme et ses trois enfants de onze, sept et trois ans lors du conflit en 1994. Cinq années à se balader à pied, à travers la jungle et des obstacles constants, avec des enfants à rassurer et à faire manger, sans compter que papa jouait les enseignants pour que les petits soient à peu près scolarisés. Une histoire poignante de survie racontée par un intellectuel devenu réfugié et employé d’entretien ménager à Montréal. L’homme explique dans l’épilogue de son aventure ce qu’il a appris de cette leçon de vie : humilité et acceptation de soi, vaillance et ténacité, amour et respect d’autrui, sens du partage et spiritualité. Une école que peu de gens fréquentent en si peu de temps. J’ai été touchée par cette voix.


Adoré Danbé, le récit de la vie de la jeune championne de boxe malienne Aya Cissoko écrit par Marie Desplechin (Calmann-Lévy). Rédigé à la première personne, une voix de jeune femme qui nous raconte son enfance dans la cité parisienne, les drames affreux, la mort de son père et de son frère dans l’incendie criminel, son petit frère emporté par une méningite mal diagnostiquée, les deuils, la liberté nouvelle pour cette première génération d’immigrants venus en Europe en marchant… La plume de Marie Desplechin ajoute de la profondeur au propos et tout du long, on sent l’âme africaine vibrer sous les traditions de la terre d’accueil. Aya se bat au sens propre et au figuré contre les stéréotypes liés à son sexe et à la couleur de sa peau. Cette combativité émeut et fascine.

 

Aimé À hauteur de bébés de Martha Hartmann (éditions de La Martinière). Ce livre-photos nous présente les bébés dans les sociétés traditionnelles et occidentales. L’exotisme de la puériculture peut étonner. Et la fratrie, dès cinq ans, joue un rôle important, particulièrement en Afrique, pour élever les bébés. Oui, ça prend un village, comme le veut le dicton, et voilà pourquoi beaucoup d’immigrants tentent de le recréer ici. Une autre façon de prendre soin des enfants, plus collective. Les enfants appartiennent à tous ? J’aime cette école.

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