La folie de la maladie mentale

Photo: La Presse canadienne/Rex Features

Le discours biopsychiatrique a gagné. Si vous affirmez, dans une soirée entre amis ou sur la place publique, que l’actuelle épidémie de dépression ou de trouble déficitaire de l’attention a peut-être plus des causes sociales que biologiques, vous passez, au mieux, pour un bouffon abonné à la provocation ou, au pire, pour un ignare sans-coeur. On vous répond alors, pour vous remettre dans le droit chemin, que les maladies mentales sont des maladies au même titre que le cancer, attribuables à des dysfonctionnements biologiques. « C’est, résume le philosophe J.-Claude St-Onge dans Tous fous ? L’influence de l’industrie pharmaceutique sur la psychiatrie, ce qu’on appelle le modèle biomédical, version moderne d’une vieille idéologie, le déterminisme biologique. Tout passe et s’explique par le cerveau et, ultimement, par les gènes. Le cerveau est cassé. »


Cette thèse, pourtant, est loin d’être incontestable. On est probablement plus près de la vérité, explique St-Onge, quand on admet, comme plusieurs scientifiques commencent à le faire, que « les preuves des origines biologiques de la vaste majorité des troubles mentaux sont inconnues, voire inexistantes », et qu’il n’existe « aucune définition de la maladie mentale faisant consensus dans la communauté médicale ».


Mais d’où sortent, alors, tous ces dépressifs, ces anxieux, ces épuisés professionnels, ces enfants souffrant d’un déficit de l’attention ? Nous assistons, constate St-Onge, à une « médicalisation de la détresse psychologique » qui fait l’impasse sur les considérations sociales. « En ciblant le cerveau, [l’approche biopsychiatrique] nous épargne la laborieuse recherche du rôle des facteurs sociaux et des conflits intérieurs, sur lesquels insiste justement la psychanalyse, dans la détresse et la misère psychologiques et l’urgente nécessité d’apporter des correctifs aux institutions sociales, ce qui est plus exigeant que la prescription d’une pilule en 15 minutes », explique le philosophe, déjà auteur de deux solides essais (Les dérives de l’industrie de la santé, en 2006, et L’envers de la pilule, en 2008, tous deux chez Écosociété) abordant de semblables questions.

 

Se tromper de cible


Il ne s’agit pas de nier la souffrance et la détresse des personnes ébranlées ou d’affirmer que les médicaments sont toujours contre-indiqués ou inutiles. Il s’agit plutôt de reconnaître que, souvent, « en médicalisant le mal de vivre, les problèmes existentiels ou les conflits intérieurs, on se trompe de cible et de niveau d’intervention », précise St-Onge. La psychiatrie diagnostique, en effet, « ne tient pas compte du fait que certaines réactions sont prévisibles et attendues lorsqu’elles surviennent dans un contexte où la personne réagit à des facteurs de stress environnementaux, de sorte que les émotions sont transformées en symptômes ou en maladies ».


Or, le fait de constater que « c’est avant tout de vivre au bas de l’échelle qui rend malade », que les plus pauvres sont plus vulnérables aux psychoses et à la dépression que les plus riches, que « la grande majorité des patients frappés d’un trouble psychiatrique [la schizophrénie, ici] ont été victimes d’abus sexuel ou physique », devrait nous mettre la puce à l’oreille et nous inciter à la prudence quant à l’hypothèse d’un déséquilibre chimique du cerveau strictement attribuable à des facteurs internes. Dans bien des cas, ce diagnostic est arbitraire et contestable, suggère St-Onge.


Deux raisons expliqueraient notre aveuglement collectif à cet égard. La thèse biopsychiatrique est, d’une certaine façon, une solution de facilité. Elle nous conforte dans notre fatalisme et justifie notre déresponsabilisation individuelle et collective quant aux facteurs sociaux et existentiels en cause dans cette épidémie de maladie mentale. St-Onge évoque cette première raison au passage, mais se concentre surtout sur la seconde : la propagande de l’industrie pharmaceutique, à l’origine, pour des motifs financiers évidemment, de toute cette médicalisation abusive de l’existence.

 

Une logique inversée


Le fameux DSM, qu’on appelle la « bible des psychiatres », contenait, dans sa première édition (1952), la description de 60 troubles mentaux. Dans sa quatrième édition (1994), 400 de ces troubles étaient répertoriés. L’édition annoncée pour cette année devrait battre ce record.


L’idée est simple. « Le passage de la normalité à la maladie, explique St-Onge, se fait en élargissant les critères de la maladie, en inventant des pathologies, en proposant des traitements médicamenteux à celles et ceux qui ont des problèmes mineurs […], en médicalisant les phases courantes de l’existence et en transformant les problèmes sociaux et existentiels en problèmes médicaux. » Notons, au passage, qu’« approximativement 68 % des membres du groupe de travail sur le DSM-5 ont des liens financiers avec l’industrie ». La logique médicale et pharmacologique est désormais inversée. « Nous avions des maladies pour lesquelles il fallait trouver des pilules, résume St-Onge. Maintenant, nous avons des pilules pour lesquelles il faut trouver des maladies. »


Or ces pilules sont loin d’être toujours efficaces, ont de lourds effets secondaires (comme le montre le journaliste Guy Hugnet dans Psychotropes : l’enquête, L’Archipel, 2012), sont mises en marché sur la base d’études pleines de biais et menées par l’industrie pharmaceutique elle-même qui mérite, selon St-Onge, « la palme d’or de l’industrie la plus corrompue aux États-Unis ». Chez nos voisins du Sud, en effet, cette industrie a été condamnée pour surfacturation auprès des programmes gouvernementaux, pour promotion illégale de médicaments, pour évasion fiscale et pour quelques autres manoeuvres tout aussi illicites. L’enquête d’un sénateur américain, note aussi St-Onge, « a mis au jour le caractère endémique des conflits d’intérêts en psychiatrie ».


Très fouillée, l’argumentation que développe St-Onge dans cet essai décapant devrait nous forcer, collectivement, à réévaluer notre conception de la maladie mentale, de ses causes et des manières de la traiter. Pour comprendre l’épidémie actuelle de dépression, d’anxiété et de stress, la sociologie est au moins aussi utile, sinon plus, que la psychiatrie.

louisco@sympatico.ca

7 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 23 février 2013 09 h 45

    Voyons donc!

    Or donc, nos sociétés seraient parfaites au point qu'il ne serait que «physique» d'être malade mentalement?

    Tiens donc! Voyons donc!

    Ne serait-il à l'inverse que «psychologique« de tomber malades à respirer des champignons, de bouffer des cochonneries, parfois sous forme de pilules?

  • France Marcotte - Abonnée 23 février 2013 10 h 08

    Détendez-vous...

    Oui, c'est certainement une démarche intéressée plutôt que scientifique que de mettre en cause le cerveau et ses mystères pour expliquer le mal de vivre avant même d'avoir pu rejeter les autres explications possibles, principalement et comme par hasard du côté des causes sociales.

    On peut sans aucun doute (et si on a l'énergie, avec colère) pointer du doigt les compagnies pharmaceutiques, mais il ne faudrait pas oublier les complices à la petite semaine de cette monstrueuse industrie qui relaient ces croyances lucratives pour en faire la musique de fond de centre d'achat de nos vies de consommateurs sous hypnose.

  • Marc Provencher - Inscrit 23 février 2013 13 h 55

    Le déterminisme biologique, une clé du «mal radical»

    Pourquoi le fascisme italien n'était-il pas atteint de la même folie homicide que le nazisme? C'est que même sous le fascisme, les idées italiennes restaient réfractaires au déterminisme biologique. Le cauchemar fascista écrasait l'individu dans la nationalité ; le cauchemar nazi, dans la "race". Ce n'est pas interchangeable. Bien avant le nazisme, tout au long du 19e siècle, le peuple allemand commence à se prendre pour une prétendue "race allemande", à prendre le peuple juif pour une prétendue "race juive", à prendre les Juifs allemands pour un prétendu "croisement de races" - bref, à prendre pour héréditaire (physique) ce qui en réalité est culturel (non physique). C'était loin d'être propre à l'Allemagne: en Angleterre, en France et ailleurs, le délire de la race infectait aussi les esprits. Mais en Italie au même moment, la pensée raciale ne perçait guère et l'antisémitisme refluait: car dans ce pays, l'antisémitisme racial - comme l'appelle si justement D. Goldhagen - ne prit PAS le relais de l'antisémitisme religieux.

    Quel rapport, me demanderez-vous, avec le vigoureux pamphlet recensé ici ? C'est que dans la psychologie allemande vers 1880, surgit cette tendance à donner une explication physique aux maladies mentales, qui dès lors n'ont plus de mentales que le nom - vu qu'elles sont tenues en fait pour cervicales. Et cela correspondait à une tendance plus générale à donner une explication physique à des faits non-physiques. À la négation de la culture (sapiens) par la pensée raciale, correspondait la négation de l'esprit (psyché) par une psychologie biologisante. Bref la transformation de l'Homme en bête s'enclenchait. Ses ultimes résultats sont connus.

    Et que doit-on conclure de l'immonde "expérience" des camps nazis, nous dit H. Arendt? Que l'Homme est, au contraire exact de ce que croyait le nazisme, «l'être non naturel par excellence.»

    Je ne retourne pleinement à la nature que lorsque je meurs. Le naturalisme, c'est la mort.

  • Jacques Morissette - Inscrit 23 février 2013 18 h 22

    Le biologique ou comment se délester d'un problème souvent sociologique, tout en gardant la tête haute.

    Pour tout dire, je vous cite: «Pour comprendre l’épidémie actuelle de dépression, d’anxiété et de stress, la sociologie est au moins aussi utile, sinon plus, que la psychiatrie.» Ces remèdes, sur la base de diagnostics à la carte, m'indiquent qu'on se contente plus d'endormir leur mal qu'à le guérir.

    La raison étant d'abord, dans le plus court laps de temps possible, de remettre les wagons sur les rails de la productivité. Le marché n'aimant pas attendre aussi, c'est du moins l'idée inconsciente que se donne le spécialiste qui opte pour ce genre de remède. C'est comme du délestage pour alléger le poids de plus en plus lourd de la clientèle.

    Vu d'un autre angle, on devient malade à force de trop courir dans la société. On risque de devenir malade aussi, quand on perd trop vite ses illusions. Je comparerais ça à des athlètes qui veulent gagner à tout prix. Certains finissent par prendre des stéroïdes, afin de parvenir à leurs fins. Même s'ils savent que ça ne leur réussit pas toujours. Même s'ils y perdent souvent beaucoup plus au change.

    C'est à peu près la même chose pour la maladie mentale. Le spécialiste prescrit des remèdes pour les remettre sur les rails, un miroir inversé pour leur faire croire que c'est la biologie et non un dérèglement émotionnel qui explique le problème. C'est une façon comme une autre pour le spécialiste, au fond, de se déresponsabiliser du problème qu'il a sur les bras. Au lieu de ramasser la poussière, il préfère la mettre sous le tapis.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 23 février 2013 18 h 44

    ATTENTION À VOUS, MADAME 728

    Je parie (et je ne suis probablement pas le seul) que la psychiatrisation spectaculaire et ostentatoire de Madame l'agente 728-Trudeau va être interprétée par les «forces de l'ordre» comme signifiant que merveilleuse est notre police et que bien malade est la brute délinquante, de sexe féminin par surcroît. Donc, tout va bien, Madame la Marquise. CQFD!

    Jean-Serge Baribeau, sociologue conscient de la dimension sociale d'une pléthore de problèmes.