Un enfant dans la guerre

Née en Pologne, Joanna Gruda est traductrice et sœur des journalistes Agnès Gruda et Alexandra Szacka. Elle signe L’enfant qui savait parler la langue des chiens.
Photo: Martine Doyon Née en Pologne, Joanna Gruda est traductrice et sœur des journalistes Agnès Gruda et Alexandra Szacka. Elle signe L’enfant qui savait parler la langue des chiens.

C’est un garçon qui raconte, avec désinvolture, au présent, sa vie mouvementée, incroyablement rocambolesque, au temps de la Deuxième Guerre mondiale. Mais L’enfant qui savait parler la langue des chiens n’est pas à proprement parler une autobiographie.


Il s’agit plutôt d’un roman, inspiré de l’enfance de ce garçon, Julian Gruda, alias Jules Kryda, alias Roger Binet, qui a dépassé maintenant les 80 ans. Né à Moscou de parents polonais impliqués jusqu’aux dents dans le Parti communiste, il a passé sa petite enfance en Pologne, avant de prendre la fuite en France à l’âge de six ans avec sa mère, tandis que son père était envoyé en Sibérie. Il rêvait de devenir écrivain ou journaliste, il a fait carrière comme professeur de biochimie, en grande partie au Québec.


C’est sa fille, Joanna Gruda, traductrice, soeur des journalistes Agnès Gruda et Alexandra Szacka, qui signe L’enfant qui savait parler la langue des chiens. Née en Pologne en 1967, elle est arrivée au Québec par bateau à l’âge de deux ans avec ses parents qui fuyaient le communisme.

 

Jouer dans la réalité


Joanna Gruda se coule parfaitement dans la tête, dans le corps de son petit héros. Elle disparaît totalement derrière lui, elle devient ses yeux, elle est son porte-voix. Elle colle à ses peurs, ses angoisses, ses découvertes, ses affabulations, ses jeux, ses détestations, ses débordements de joie.


Remarquable réussite de ce point de vue. On ne quitte jamais l’enfance, ou, à tout le moins, le regard singulier de cet enfant plein de vie, tout en ayant les deux pieds dans la réalité. Les deux pieds dans la guerre, en particulier, avec ce que cela implique de grands bouleversements collectifs, de situations tragiques.


Nécessairement, on est amené à voir autrement ce qui nous a été raconté tant de fois : le nazisme, la Résistance, les bombardements, la chasse aux Juifs et aux communistes, les camps, la Libération…


Mais ce qui impressionne par-dessus tout dans L’enfant qui savait parler la langue des chiens, c’est l’incroyable faculté d’adaptation, c’est la force extraordinaire de survie de ce petit Juif polonais qui a bien failli ne jamais voir le jour : lors d’une réunion du Parti communiste à Moscou, en mars 1929, son existence a « passé au vote » : sa mère pouvait-elle poursuivre sa grossesse ou devait-elle subir un avortement ?


Il fut convenu que ses parents le donneraient en adoption pour pouvoir poursuivre leur engagement révolutionnaire. Ainsi, jusqu’à l’âge de six ans, il a grandi auprès d’un oncle et d’une tante qu’ils croyaient être ses parents. C’est dans le train pour Paris que sa vraie mère lui a appris la vérité… qu’il s’est empressé de ne pas croire, persuadé qu’il était victime d’un enlèvement.

 

L’errance


Nous sommes en 1936. Commencera bientôt pour le petit, qui ne dit encore aucun mot de français, une vie d’errance. Il est placé d’abord dans un orphelinat tenu par des sympathisants communistes, ce qui lui permettra de développer très tôt sa conscience politique.


Pour ses petits camarades d’infortune, dont aucun ne comprend le polonais, il deviendra celui qui sait parler la langue des chiens : parce qu’il a créé des liens particuliers avec un petit chien à qui il s’adresse dans la seule langue qu’il connaît, et que l’animal l’écoute au doigt et à l’oeil. Ainsi naît la légende, que le garçon ne dément pas.


Il finira par perdre complètement sa langue maternelle… sauf pour quelques mots lancés à l’occasion à l’intention des chiens, sous l’oeil toujours médusé de ses camarades.


Après l’orphelinat, ce sont les foyers d’adoption à répétition. Sa mère communiste et résistante a trop à faire pour s’en occuper quotidiennement. Et puis, à cause de ses activités illicites, elle craint de mettre la vie de son enfant en danger.


Lors de séjours plus ou moins courts chez elle, dans des appartements de fortune où elle n’est elle-même que de passage la plupart du temps, il aura quand même le temps de montrer ses talents de petit résistant. Ce qui lui vaudra d’être recherché par la police : raison de plus pour se planquer, loin de Paris. D’autant que les bombardements commencent à pleuvoir.


La guerre, de son point de vue à lui, c’est : les bons (résistants, communistes, Anglais, Alliés) contre les méchants (Hitler et ses sbires), d’accord. Mais comment s’empêcher de sympathiser avec un soldat allemand qui lui fournit du chocolat contre des leçons de français ? Ou avec un autre qui lui apprend à nager ?


La guerre, de son point de vue à lui, c’est aussi : voler de la nourriture à l’occupant, chiper des explosifs pour faire des feux d’artifice entre copains.


C’est nécessairement : changer d’identité constamment, apprendre à mentir pour préserver sa vie. Et créer des liens forts avec des personnes qu’il doit se résigner à quitter pour se planquer dans un lieu plus sûr. C’est : courir dans le froid en culottes courtes, fuir, s’adapter à toutes les situations, encore et toujours.


C’est aussi, ô bonheur : tenir dans ses bras une jeune inconnue, l’embrasser goulûment dans un abri de fortune, tandis que les bombes tombent autour. Et continuer encore, une fois le calme revenu, une fois les autres partis, à la caresser.


C’est enfin : la Libération, qu’il aurait tant aimé vivre à Paris, mais qu’il doit se contenter de célébrer en Champagne… au champagne. Puis, c’est le retour des camps, les retrouvailles avec ses ex-éducateurs, et amis de sa mère, au corps émacié et au regard noir.


Une leçon de vie et de survie au milieu du chaos, à hauteur d’enfant, pleine de finesse et pimentée d’humour : c’est cela, L’enfant qui savait parler la langue des chiens. Et c’est à regret que l’on quitte notre jeune héros qui commence une nouvelle vie à l’âge de 16 ans.


Que s’est-il passé ensuite ? On aimerait bien connaître les détails de ce qui s’en vient. De ce qui advient entre la fin de la guerre et le grand départ pour le Québec, à tout le moins. Mais, bien sûr, on ne serait plus dans la grâce de l’enfance, qui donne ici toute sa couleur au récit.