C’est du sport! - Prison à vendre

Dans le bon vieux temps, quand tout n’était pas encore à vendre, le merveilleux monde du sport™ était beaucoup plus pur qu’aujourd’hui. Si si. Prenez par exemple la Ligue nationale de hockey sur glace : d’abord, il y avait juste six équipes, ce qui signifie qu’il n’y avait que 132 cartes à acquérir pour posséder la collection complète, cartes qui du reste fleuraient bon la gomme balloune pendant des années.

À part ça, on n’avait pas besoin d’un post-doctorat en sciences mnémoniques pour connaître le nom des amphithéâtres. Il y avait le Forum de Montréal, le Maple Leaf Gardens de Toronto, le Garden de Boston, le Madison Square Garden de New York, l’Olympia de Detroit, le Chicago Stadium, et ça finissait là. Pas de tataouinage.


(Une première apparence d’entorse à la tradition allait survenir en 1979 avec l’arrivée des Red Wings à l’aréna Joe Louis. D’aucuns crurent dès lors que les Wings, désireux de s’extirper d’une séquence épouvantable - exclus des séries 11 fois au cours des 13 saisons précédentes -, avaient vendu leur âme à une marque de petits gâteaux, mais il fut bientôt établi hors de tout doute raisonnable que ce n’était point le cas. Fiou.)


Par la suite, on devait malheureusement comprendre qu’il y avait une piasse à faire dans le domaine et on se mit en frais de vendre des droits d’appellation. Les grands édifices sportifs allaient désormais porter des noms de banques, de compagnies aériennes, de boîtes de télécommunications et de tout ce qu’on peut vous proposer en tant que consommateur compulsif. Ces noms allaient changer régulièrement et n’avoir rien à voir avec rien, de telle sorte que plus personne ne s’y retrouverait. Le Minute Maid Park. L’EverBank Field. Le Wells Fargo Center. Le Sleep Train Arena. Bien oui, Sleep Train : une compagnie qui vend des matelas. Voilà un nom qui invite sérieusement l’amateur à imaginer qu’il va assister à un spectacle à l’emporte-pièce, non ? Et que diriez-vous d’aller sans protection au MTS Centre de Winnipeg ?


Heureusement, on retrouve encore quelques irréductibles qui refusent la pub envahissante. Le Fenway Park, le Yankee Stadium, le Wrigley Field, le Dodger Stadium, le Lambeau Field et quelques autres sont nos compagnons de résistance.


Cela dit, qu’on soit pour ou contre cette pratique, nous nous entendrons probablement tous avec une harmonie touchante sur un élément : son but est d’exposer une entreprise à des clients potentiels. Une visite au Centre Bell constituera un puissant incitatif à acheter un cellulaire, l’évocation du Bridgestone Arena amènera le sujet à faire provision de pneus d’hiver et la seule idée du Staples Center créera un engouement de fond pour le crayon feutre.


Quoique. Voici sans doute le développement le plus susceptible de faire décoller le papier peint dans le secteur du droit d’appellation.


Mardi, l’Université Florida Atlantic a annoncé que son stade de football porterait dorénavant et pour un avenir prévisible le nom de GEO Group Stadium. Or qu’est GEO Group ? Une entreprise qui se présente comme « le leader en matière de privatisation des établissements carcéraux ». En clair : quand un État trouve qu’une de ses prisons lui coûte trop cher, elle peut la vendre à GEO Group, qui se charge de te me vous administrer ça. La prison privée, il fallait quand même y penser.


L’histoire suscite une certaine controverse dans la région puisque l’entreprise a par le passé été accusée de faire subir des mauvais traitements à ses locataires forcés. Mais cette appellation de stade demeure résolument pittoresque du fait qu’elle vient vous chercher, vous l’amateur de football qui avez une prison à vendre.


En fait, c’est que le président de la compagnie est un diplômé de Florida Atlantic, qui voulait redonner à son alma mater. N’empêche, il aurait pu se contenter de faire un don discret.


La prochaine fois, nous verrons qu’en fait de détention, avant que d’être le Minute Maid Park, le domicile des Astros de Houston s’appelait Enron Field.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.