Repères - Au «pays des purs»… et des durs

On n’en parle plus tellement, mais le Pakistan n’en finit pas de sombrer dans l’absurdité de la violence sectaire. À un mois d’intervalle, deux attentats ont tué chacun une centaine de membres de l’ethnie hazara, qui appartient à la minorité religieuse des musulmans chiites.

C’est comme si ce pays, né il y a 66 ans de l’incapacité des hindous et des musulmans à vivre ensemble « aux Indes » après le départ des Britanniques, était aujourd’hui pris en tenailles entre les drones américains qui crachent des missiles sur les talibans locaux, en faisant évidemment beaucoup de « dommages collatéraux », et les fanatiques de l’islam sunnite majoritaire, qui s’en prennent à la minorité chiite (entre 15 % et 20 % d’une population de 180 millions), quand ils ne s’acharnent pas contre les postes de police et les autres symboles du pouvoir.


Le nombre de victimes d’actes terroristes n’a cessé de croître depuis le début du siècle au « pays des purs », les dernières années ayant été particulièrement intolérables.


Après l’attaque de samedi dernier à Quetta, la communauté hazara et de nombreux autres chiites, auxquels se sont joints des sympathisants sunnites, ont manifesté pendant trois jours pour exiger que le gouvernement agisse enfin contre cette violence insensée. Il y a eu des rassemblements dans plusieurs grandes villes, dont Karachi, Lahore et Islamabad, la capitale nationale.


Les deux derniers attentats antihazara ont eu lieu à Quetta, la capitale du Baloutchistan, située près de la frontière avec l’Afghanistan. Le mois dernier, après le précédent attentat, le gouverneur provincial a certes été limogé, mais personne n’a encore été jugé pour les nombreux attentats qui ont récemment visé les Hazaras. Au moins 400 chiites sont morts de façon violente au Pakistan l’an dernier selon diverses sources. Près du tiers des victimes sont tombées dans la province du Baloutchistan et la plupart étaient des Hazaras.


Ces derniers ont commencé à émigrer vers les Indes britanniques (dont l’actuel Pakistan faisait partie) vers 1835. On les retrouve principalement dans la région de Quetta. Ils y représentent une communauté nombreuse et aussi très visible. Ils sont originaires de la province de Bamyan en Afghanistan, pays où ils constituent la troisième ethnie en importance. Comme ils descendent probablement des Mongols, ils sont facilement reconnaissables à leurs traits orientaux. Après avoir longtemps vécu en dehors de tout contrôle de l’État central afghan, élevant leurs chevaux sur le haut plateau du Hazarajat, ils ont eu des relations tendues, c’est le moins qu’on puisse dire, avec les autres ethnies de l’Afghanistan depuis environ un siècle. Pour ceux qui ont lu Les cerfs-volants de Kaboul, le roman de Khaled Hosseini, rappelons que le personnage du souffre-douleur était un Hazara. Pendant la guerre civile afghane de 1989 à 1996, leurs milices ont lutté contre divers groupes armés sunnites, avant de combattre les talibans, sunnites eux aussi, après que ces derniers eurent conquis le pouvoir.


Lashkar-e-Jhangvi, une organisation extrémiste sunnite, a revendiqué la plupart des attentats sectaires des derniers mois au Pakistan. La passivité des autorités a fait croire à une complaisance, pour ne pas dire une complicité, de leur part. Plusieurs théories circulent, l’une d’elles voulant que l’État pakistanais, ou une officine proche de cet État instable, cherche à dresser les Hazaras contre les autres ethnies afin d’affaiblir le mouvement séparatiste qui persiste dans la province du Baloutchistan, laquelle s’étend jusqu’à l’Iran et recèle beaucoup de gaz naturel.


C’est dans ce contexte que, deux ans après l’élimination d’Oussama ben Laden, qui a avivé les tensions entre les autorités civiles et les forces de sécurité, les Pakistanais doivent aller voter en mai lors d’élections législatives.

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