Elles méritent mieux

Un comité parlementaire sera mis sur pied pour se pencher sur le drame des centaines de femmes autochtones qui ont été tuées ou ont disparu depuis 20 ans. Un comité parlementaire ! Où les conservateurs seront majoritaires et donc capables d’infléchir l’orientation des travaux. Un comité parlementaire, avec tout ce que cela peut vouloir dire de partisanerie.
 
La publication cette semaine du rapport d’Human Rights Watch (HRW) a réussi à sortir le gouvernement Harper de sa réserve dans ce dossier, mais pas à ébranler son opposition obstinée à une vraie commission d’enquête publique. Ferait-il de même s’il s’agissait de femmes blanches ?
 
Depuis environ 20 ans, près de 600 femmes autochtones ont été tuées ou ont disparu à travers le Canada, la majorité dans l’Ouest canadien. La moitié des meurtres n’a pas été résolue. Nombre de cas n’ont pas fait l’objet d’enquêtes dignes de ce nom de la part de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui agit comme police provinciale dans huit provinces.
 
Pourquoi cette résistance d’Ottawa ? Le gouvernement craint-il la mise au jour de bavures policières, de négligence, d’abus qui pourraient mener à des poursuites et des dédommagements ?
 
On devra donc se contenter d’un comité parlementaire qui devra être formé le 28 mars et rendre son rapport le 14 février 2014. Les conservateurs ont dit appuyer l’idée (le vote aura lieu le 26 février). La proposition vient des libéraux, qui veulent une commission d’enquête, mais refusent de voir le Parlement se croiser les bras en attendant. C’est mieux que rien, dira-t-on, mais cela demeure une diversion qui fait gagner du temps au gouvernement. Pourtant, le temps presse.
 
***
 
L’Association des femmes autochtones a, pendant cinq ans, colligé les cas de femmes mortes ou disparues. À la fin de 2010, elle avait recensé 582 cas, dont plus de la moitié survenus après 2000. Et plusieurs étaient inconnus de la GRC. Malgré cela, la police fédérale ne se sert pas du registre en question, révélait Radio-Canada la semaine dernière.
 
Amnistie internationale s’est intéressée à cette tragédie. Cette semaine, c’était au tour d’Human Rights Watch. Son rapport sur la situation des femmes autochtones du nord de la Colombie-Britannique parle de femmes qui n’ont pas obtenu la protection demandée, qui ont subi des mauvais traitements et même, dans un cas, une agression sexuelle, tout cela aux mains d’agents de la GRC.
 
Dans la foulée de la condamnation du tueur en série Robert Pickton, dont bon nombre des victimes étaient autochtones, le gouvernement de la Colombie-Britannique a créé une commission d’enquête. Dans son rapport rendu public l’automne dernier, celle-ci recommandait au gouvernement fédéral de créer une commission d’enquête publique sur la mort et la disparition des femmes autochtones à travers le pays et de confier à des organismes civils indépendants l’examen des plaintes de mauvaise conduite grave portées contre la police par les femmes autochtones.
 
En novembre dernier, les ministres provinciaux de la Justice, des Affaires autochtones et de la Condition féminine se sont réunis à Winnipeg pour discuter de cette tragédie. Le gouvernement fédéral a refusé d’en être.
 
L’Association des femmes autochtones veut une enquête depuis longtemps. L’Assemblée des Premières Nations a emboîté le pas l’été dernier. Les deux groupes veulent savoir comment la police a enquêté sur ces cas et qu’on examine le lien entre les conditions socioéconomiques et la vulnérabilité des femmes autochtones.
 
***
 
Le gouvernement a transmis le rapport de HRW à la Commission des plaintes du public contre la GRC (CPP), et la Gendarmerie royale a invité les victimes d’abus à se manifester pour qu’il y ait enquête. Mais HRW a découvert une méfiance profonde envers cette même police. À moins qu’une autre force policière ne se charge d’entendre leurs plaintes, les victimes ne se manifesteront pas, mais le gouvernement a refusé de s’engager à faire appel à un autre corps policier.
 
Et que peut faire la CPP sans plaintes précises ? De plus, ses ressources sont limitées. La GRC a vu ses pouvoirs s’accroître dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 et compte environ 29 000 employés. La CPP, elle, attend encore l’adoption du projet de loi qui lui accorderait des pouvoirs supplémentaires, n’a que 40 employés à temps plein et est dirigée depuis trois ans par un président intérimaire qui n’avait aucune expérience en droit criminel et en affaires policières au moment de sa nomination.
 
Des divisions sont apparues dans les rangs autochtones cet hiver, mais une chose faisait l’unanimité : la création de cette commission d’enquête publique. Le peu de cas qui est fait du sort des femmes autochtones est, au sein des organisations autochtones et du mouvement Idle No More, une grande source de frustration.
 
Le Comité parlementaire calmera peut-être le jeu un moment, des autochtones donneront la chance au coureur, mais cela restera toujours une demi-mesure. Pour faire face à la police et au gouvernement, pour aller au fond des choses et cerner les problèmes systémiques derrière cette discrimination, il faut les ressources — argent, recherche, pouvoirs étendus — qu’offre une commission d’enquête. Les femmes autochtones ne méritent pas moins.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

6 commentaires
  • Marie-M Vallée - Inscrite 16 février 2013 06 h 48

    Nous le savons bien...

    Nous le savons bien, le dernier immigrant débarqué au Canada et au Québec a plus de droits que les Autochtones (art. 35 de la constitution canadienne soit les Inuits, les Indiens, les Métis ). Et j'ajouterais que les Canadiens français et les Québécois de souche.

    C'est la poursuite du rapport Durham qui recommandait l'assimilation, afin d'éviter dans l'avenir des Troubles comme en 1837-38.

    « Quel beau pays nous aurions si ce n'était des habitants de ce pays » (des immigrants au XIXe et au XXe siècles).

    Vive le multiculturalisme !

  • Nicole Demers - Inscrit 16 février 2013 09 h 11

    elles méritent mieux.

    Le Comité permanent de la Condition féminine s'est déjà penché sur cette problématique en 2010 et 2011. Une tournée pan canadienne a été effectuée pour rencontrer les communautés autochtones partout de l'est à l'ouest, en passant par le Nunavut et le sud du pays. Un rapport préliminaire, qui dénonçait toute la violence, qui apportait des pistes de solutions apportées par les femmes et les hommes de ces communautés, a été rédigé et déposé en Chambres par le comité alors que le gouvernement était encore minoritaire. Par la suite, lorsque le gouvernement est devenu majoritaire, un autre rapport a été rédigé qui faisait abstraction de tout ce que le comité avait relevé. Tout ce que ce rapport étalait était ce que le gouvernement conservateur avait supposément fait pour contrer la violence que les femmes autochtones subissent tous les jours. Un rapport sans contenu qui enlevait toute crédibilité au précédent qui avait pourtant été adopté par tous les membres du comité. Quelle honte, quel gouvernement, quels députés inconscients de leurs responsabilités envers toutes les femmes.

  • Françoise Breault - Abonnée 16 février 2013 11 h 04

    Et dire que ce gouvernement se dit être du côté des victimes!...

    Ces victimes auraient été riches et puissantes, cela aurait été différent...

    Mais être pauvre et autochtone....pour M. Harper, cela ne vaut la peine de faire une commission d'enquête.

  • Marie-Claude Leclerc - Inscrite 16 février 2013 12 h 45

    Un petit pas...

    Si la médiatisation des autochtones se poursuit avec les différents dossiers, ça aura, je l'espère, un impact positif sur la population. Les préjugés sont tenaces et il est grandement temps que les perceptions changent à l'égard des premières nations et qu'elles soient reconnues et respectées. Si la vision populaire change les dirigeants devront en tenir compte. Pour l'instant, la droite ne voit de salut que dans les "visages pâles" ayant une vision étriquée du monde actuel.

  • Grace Di Lullo - Inscrit 17 février 2013 09 h 48

    Doublement minorisées

    Cette semaine en Chambre, le premier ministre Harper a recu la nouvelle comme si rien n'était. Des commentateurs politiques sur la CBC mentionnaient qu'il aurait pu montrer un peu moins de froideur. Bref, il aurait pu dire un peu plus que: la justice va suivre son cours.

    Ces femmes autochtones sont doublement minorisées. Minorisées en tant que femmes, puis en tant qu'autochtones.

    Si je me trompe, après la rencontre entre autochnes et le gouvernement, en présence du premier ministre Harper, on mentionné qu'il y était pour y avoir un dossier sur les femmes autochtones.

    Nous leurs souhaitons justice en tant qu'être humain. Il est temps de ne plus accepter le rôle de victimes.