Les petits trésors

Chaque paragraphe du texte que signait samedi dernier ma collègue Lisa-Marie Gervais sur les parents-rois expose dans le détail la relation spectaculairement tordue qu’entretiennent les parents avec les professeurs. J’ai lu l’article une première fois, avec une stupeur un peu feinte, parce que je savais tout cela, ou le devinais. Et pourtant, je n’en reviens toujours pas. Je l’ai relu pour alimenter ma colère, comme on remet une bûche dans le poêle.
 
Les parents qui enterrent les profs sous des montagnes de courriels, qui minent leur autorité, et les directions qui cèdent sous la pression : c’est connu. Ce qui ne rend pas ce clientélisme moins débile. Mais quand j’ai lu que des parents se mêlent de chicanes d’école ou appellent pour dire : « ta fille n’a pas invité la mienne pour son anniversaire », là, je l’avoue, j’ai été scié. Aussi dévasté que lorsqu’on m’avait rapporté comment cette obsession de contrôle se poursuit jusque dans les études supérieures : des parents qui reconduisent leurs enfants au cégep, les aidant à trouver leur casier le premier jour de classe, ou qui viennent engueuler le prof lorsqu’ils sont insatisfaits d’une note.
 
Mais ce qui m’a autrement saisi dans ce dossier, c’est le sans-gêne qui vient avec ce comportement. Le cynisme aussi, qui se traduit par un retentissant fuck you au système, dont on se demande bien ce que ces parents attendent pour réclamer qu’on le réforme s’il leur convient si mal.
 
Je dis ça, doutant qu’il s’agisse, dans les faits, d’une bien bonne idée. À lire ces gens dingues de leurs enfants, je crains qu’ils ne réclament une école en forme d’immense Walmart où chacun pourra trouver le programme qui se moulera parfaitement à son petit trésor, assurant qu’il se développe à la hauteur de son plein potentiel.
 
Sauf que l’école, ce devrait être exactement l’inverse. Un endroit où votre petit trésor prend son trou, se développe dans la contrainte, se fait un peu chier. Pas trop. Juste assez pour qu’il saisisse que le travail et la réussite, ce n’est pas seulement une partie de plaisir. Et aussi qu’autour de lui, il existe d’autres motifs pour agir que l’assouvissement de ses besoins et de ses moindres désirs.
 
Vous trouvez que j’exagère ? Allez lire l’article. Ou tenez, seulement ceci : « Je ne redonnerais pas l’autorité à l’école », dit l’une des monarques interviewées, et dont chacune des citations m’a fait pomper en dedans. Surtout parce que cette suffisance et cette satisfaction de soi, ce sont celles de milliers d’autres qui n’auraient pas l’audace d’avouer cette contemption pour l’école.
 
Est-ce parce que le maître n’est plus tout-puissant, qu’il n’est plus détenteur d’un savoir auquel n’avait pas accès le parent, parce que « le père n’est plus ouvrier, il est avocat », comme le dit encore la dame ?
 
C’est fort probable. Mais ce n’est pas la faute de l’école. Ni des profs. C’est la nôtre.
 
Nous voici plus instruits, plus soucieux de la qualité de l’éducation que reçoivent nos enfants, mais aussi pétris par la certitude que la lecture de deux ou trois blogues et d’un magazine sur la pédagogie a fait de nous des experts en éducation.
 
Je déconne, mais à peine. Le respect pour la fonction du maître a été remplacé par la méfiance. Une attitude évidemment alimentée par les fautes dans les messages envoyés aux parents, mais aussi par le système lui-même. Un système que nous cautionnons, que nous acceptons en essayant de le contourner au lieu de le changer, écrasant ceux qui tentent de le soutenir au passage. Nous avons démissionné, comme si une meilleure école n’était pas envisageable.
 
Sauf qu’elle l’est. Mais elle se paye. En amont, surtout. En augmentant considérablement le salaire des professeurs pour ainsi exiger d’eux les savoirs et la culture nécessaires au statut de maître, leur redonnant le pouvoir qui leur permet d’exercer convenablement leur métier, qui est peut-être le plus important de tous.
 
Bref, pour en refaire une position enviable, que les meilleurs candidats se disputeront, il faut créer les conditions idéales. On le fait pour les médecins, les avocats, les ingénieurs. Ceux qui nous soignent, nous défendent et conçoivent nos infrastructures. Pourquoi pas pour ceux qui fabriquent notre avenir ?
 
Question de fric ? De priorités, plutôt.
 
Si le Québec est si fou de ses enfants, il serait peut-être temps qu’il le montre. Pour le moment, nous leur faisons plus de tort qu’autre chose. Nous les bichonnons à l’excès, les empêchons de se responsabiliser en les suivant pas à pas à l’école où ils devraient apprendre à vivre sans nous. Nous leur transmettons notre mépris du système, la haine du prof et des institutions que nous n’avons pas le courage de changer. De mille manières, nous les aimons mal.

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20 commentaires
  • Suzanne Bettez - Abonnée 16 février 2013 08 h 33

    Enfants surdimensionnés

    Nous avons des enfants "surdimensionnés" dans nos vies. J'ai eu 4 enfants sur une période de 20 ans. Les plus vieux ont tout près de 30 ans, les plus jeunes approchent la vingtaine. C'est avec ces deux derniers que cette réflexion d'enfants surdimensionnés m'est venu. Par constat. Au travail, il fallait nous entendre raconter "over and over" les moindres faits et gestes de notre progéniture. Comme s'il n'y avait qu'eux dans nos vies. Idem dans les estrades de sport où il était devenu difficile de jouer au soccer en "loisir", tous les parents voulant que leurs enfants fassent partie de l'équipe "élite". Et je parle d'enfants de 8, 10, 12 ans. Quand vous êtes dans une réunion de parents d'enfants en deuxième année du primaire et que vous êtes en présence de parents préoccupés par "le nivellement par le bas"... y'a vraiment quelque chose qui tourne par rond. J'ai eu la chance d'avoir 4 enfants et de ne pas avoir autant de temps à consacrer à chacun. Une vraie chance car ça m'a permis de voir qu'en dehors de nous leurs parents, les enfants forgent leur caractère, se définissent au contact de la société qui les abrite, apprennent à se défendre.

    J'ai 54 ans aujourd'hui. Si c'était à refaire? J'aurais certainement autant d'enfants, sinon plus, mais j'investirais davantage dans mes projets personnels tout en circulant au milieux d'eux, évitant ainsi qu'ils deviennent mon unique projet personnel.

    Je ne sais pas si c'est arrivé avec ma génération, cet espèce de culte de l'enfant, comme si "hors de l'enfant point de salut". C'est le regard que je porte en jetant un coup d'oeil derrière moi. Ma réflexion personnelle.

    Suzanne Bettez
    Abonnée

  • Alain Castonguay - Abonné 16 février 2013 11 h 34

    Apprendre à apprendre

    En vous lisant, je ne peux m'empêcher de comparer votre propos à celui d'un autre célèbre chroniqueur d'un autre quotidien de la métropole, avec un patronyme italien. Il dit exactement la même chose: on va à l'école pour apprendre à apprendre. Une fois que cette passion a été allumée, plus rien ne peut l'éteindre.
    J'ai une belle-sœur prof à l'école primaire et ce que racontait votre collègue Lisa-Marie Gervais la semaine dernière ressemble à ce qu'elle vit, mais à une échelle moins spectaculaire, car ça se passe dans la Côte-du-Sud. Les parents n'y sont pas moins contrôlants, mais ils en demandent un peu moins. Il y a moins de tuteurs privés disponibles, j'imagine...

  • Guy Demers - Abonné 16 février 2013 16 h 10

    Les droits de l'enfant à l'envers

    On est loin de pouvoir convaincre de la priorité à accorder aux droits de l'enfant avec ce comportement ultra-protecteur, égocentrique au cube, du parent qu'on nous décrit si bien dans cette chronique. Est-ce qu'on est encore capable de comprendre ce que veut dire - en éducation et ailleurs - l'intérêt supérieur de l'enfant ? Je crains que non et il semble bien que les parents, pensant bien faire, sont les premiers à empêcher leur enfant de se développer autrement qu'à devenir la bouteille parfaite pour le distributeur automatique dans lequel il ou elle trouvera la place que l'économie dominante lui réserve pour l'avenir. Tout semble marcher à rebours du bon sens dans notre société et tout le monde semble trouver cela normal. Bravo l'avenir ! L'université du savoir marchandise n'a qu'à être contente des tous petits qui vont bientôt arriver en masse, bien policés, sur ses bancs, sans jamais avoir appris ni à penser ni à penser aux autres. Et voici Edgar Morin qui nous écrit que « La réforme de l’éducation doit partir de la parole de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau où l’éducateur dit à son élève : « Je veux lui apprendre à vivre. » La formule est excessive, dit-il, car on peut seulement aider à apprendre à vivre », mais elle n'est pas néanmoins vrai. Quelqu'un d'autre nous a rappelé une parole célèbre de Platon qui nous disait qu'un enfant sans maître est le plus sur dictateur à venir. Nous en aurons pas mal sur l'estrade parmi lesquels choisir.
    Guy Demers - fier abonné et autant fier défenseur de la Convention internationale sur les droits de l'enfant.

  • Denis Paquette - Abonné 16 février 2013 16 h 18

    Une société de petits rois ou de petit robots

    Une société narcissique ou le je, je, est la nouvelle bible, c’était prévisible, une société, au tout mercantile, ne peut pas faire autrement. N’est ce pas ce que les recteurs veulent, des profs. asservis, des étudiants dociles et des compagnies roi et maitre, la création, l’originalité, dans tout ca, disparues. Mais un client est quelqu’un que l’on peut manipuler a volonté, mais alors qu’arrivera–t-il quand tout ces petits chéries seront devenus des petits robots, nous serons murs pour disparaitre

  • Solange Bolduc - Inscrite 16 février 2013 21 h 20

    Je bloque sur le mot "contrainte", pourquoi ?

    Vous écrivez que l'école devrait être : " Un endroit où votre petit trésor prend son trou, se développe dans la contrainte, se fait un peu chier. Pas trop. Juste assez pour qu’il saisisse que le travail et la réussite, ce n’est pas seulement une partie de plaisir. Et aussi qu’autour de lui, il existe d’autres motifs pour agir que l’assouvissement de ses besoins et de ses moindres désirs."

    Signification de contrainte: "Violente exercice contre quelqu'un; entrave à la liberté d'action" (Robert).

    Je crois qu'au contraire, l'apprentissage ne se développe pas dans la contrainte, mais dans la motivation qui naît de l'intérêt qu'on met dans les actions ou les études, attisé par la curiosité intellectuelle: Naturellement, l'enfant veut savoir, veut comprendre, pose des questions, et s'il ne le fait pas, c'est qu'il existe justement des contraintes (ou blocages) qui l'en empêche. Son esprit devient sclorosé.

    Je crois que vous confondez discipline et contrainte? La discipline, c'est d'avoir des horaires réguliers à l'intérieur desquels on travaille dans une sorte de confort temporel et intellectuel, ce qui permet justement de réaliser nos apprentissages, d'agir à l'intérieur de ce cadre en toute liberté. La discipline ne devrait pas être ressentie comme une contrainte, mais comme une nécessité pour développer des apprentissages chez l'enfant. L'influence des parents et des professeurs jouent en ce sens.

    Et c'est en développant notre aptitude au travail sérieux que le plaisir naît, que le défi qu'on nous lance (réussir ses examens) suscite l'intérêt permettant de développer la rigueur intellectuelle, mais aussi sa créativité, de faire des associations d'idées, enfin de réfléchir.

    S'il n'y a pas cet espace de liberté à l'intérieur même de l'espace-temps aloué aux études, le décrochage s'installe à demeure, et le risque de compenser par des besoins superficielles n'en est que plus probant.

    • France Marcotte - Inscrite 17 février 2013 09 h 20

      Me semble qu'il existe des contraintes plus légères, genre, d'avoir son réveil matin qui sonne à 5 heures et de devoir malheureusement se lever.

      Ce n'est jamais très agréable.

    • Solange Bolduc - Inscrite 17 février 2013 10 h 54

      Me réveiller avec le réveil matin, je déteste ça: Ma mère a travaillé fort toute sa vie, se réveillait sans réveil matin, et toujours de bonne humeur. Elle savait qu'elle devait aller travailler, faire du ménage, laver la vaisselle, etc....rien de bien valorisant, selon moi, mais elle ne le voyait pas ainsi. Il fallait le faire, une nécessité!

      Je n'ai que rarement utilisé un réveil matin, excepté quand j'ai un rendez-vous particulier, mon horloge biologique me suffit!

      Il ne faut pas confondre contrainte et désagrément. Ce n'est pas pareil pour moi. On ne contraint pas un enfant à aller à l'école, on lui apprend la nécessité de le faire, et on lui ouvre l'esprit pour qu'il y trouve du plaisir, ce qui demande de la pédagogie.

      L'important c'est de développer la passion pour ce que l'on fait : étude ou travail, et réaliser qu'il y a nécessité de le faire. Ma mère ne se plaignait jamais qu'elle n'aimait pas son travail, et faire le même travail qu'elle aurait pourtant été ressenti telle une contrainte.

      Il en va de même quand on développe la passion des études: Ya des jeunes qui adorent l'entrée scolaire et d'autres non. Il y a des raisons à ça!

      On peut apprécier une session universitaire et pas une autre, et avoir l'impression d'y perdre son temps, mais d'être aussi obligé de continuer pour obtenir son diplôme! Si on n'a pas le choix, est-ce une contrainte ?

      Un travailleur autonome n'aura pas le choix d'organiser son horaire en fonction des contrats qui rentrent... Une contrainte ou une nécessité quand on s'est engagé à remplir un contrat! Et si cette personne n'a pas appris la discipline, elle ne pourra jamais organiser son travail, et elle y trouvera du déplaisir ou contrainte ?

      Un enfant qui déteste l'école et que les parents chicanent chaque fois qu'il pleure pour ne pas y aller, sans prendre la peine de lui en expliquer les avantages immédiats ou à venir, cela peut devenir une contrainte et le faire décrocher de l'école pour la vie !

    • France Marcotte - Inscrite 17 février 2013 11 h 37

      Un prof de français un jour nous a imposé une «petite» contrainte à la composition d'un texte d'une page: ne pas pouvoir utilisé la lettre «e».

      Ayoye, cela a fait un peu mal, mais je garde un magnifique souvenir de cet exercice formateur.

    • France Marcotte - Inscrite 17 février 2013 11 h 54

      Ayoye, utiliser...

    • Solange Bolduc - Inscrite 17 février 2013 14 h 13


      @ France Marcotte, après ma dernière réaction concerbnant votre commentaire, j'ai repensé à l'exercice de français que vous avait demandé de faire votre prof, et je me suis dit que c'était un beau défi qu'il vous demandait de relever.

      Il se peut que certains étudiants y aient vu une contrainte, et d'autres, un jeu ou défi à relever ?

      Cela me surprendrait que le professeur ait voulu vous imposer une contrainte, mais plutôt vous encourager à vous dépasser, ou à reconnaître vos limites, pour ensuite mieux travailler ou faire des efforts pour vous dépasser ? Intéressant de réfléchir à autre chose qu'à la politique, n'est-ce pas ?

      Bonne fin de journée !

    • France Marcotte - Inscrite 17 février 2013 15 h 24

      En fait, ce qu'il avait voulu nous faire réaliser (il l'a expliqué par la suite), c'est que des contraintes, il y en avait toujours dans l'apprentissage et la maîtrise d'une langue. Les conventions de la langue sont contraignantes et curieusement, de devoir se passer de la lettre «e» nous avait fait sortir de nos habituels sujets de prédilection en rédaction (mon plus beau samedi, l'automne, les vacances, etc...) pour nous faire puiser ailleurs, dans notre inconscient, par exemple. Mon texte à moi parlait de chat, de vitrail et d'assassinat, pour vous dire...

      Les contraintes peuvent permettre de sortir de ses ornières.

    • Solange Bolduc - Inscrite 17 février 2013 18 h 06

      Malgré tout ce que vous dites de très intéressant, je n'arrive pas à accepter le mot contrainte.

      Les conventions (ou les codes) sont des règles qui permettent de communiquer, et une fois qu'on les a acquises, après un certain effort d'apprentissage, de mémorisation, et d'exercices réguliers, le plaisir d'écrire nous vient ou pas...Plus on est jeune plus les choses rentrent facilement! La langue a ses exigences, c'est vrai ! Moi je me rappelle que j'haïssais apprendre des choses par coeur : formule mathématique...une contrainte !

      Un aute exemple: Je nage depuis plus de 30 ans, souvent 4-5 fois/semaine. Mais avant je faisais du jogging sur le Mont-Royal. C'était beau la nature, l'air, les saisons.....Mais un jour j'ai commencé à trouver ça contraignant, je n'avais plus de plaisir, et pourtant c'était important pour moi de me garder en forme...

      J'ai choisi la natation, enfin mon élément! Il arrive des jours où je n'ai vraiment pas le goût d'y aller...Ce que je fais, je m'imagine comment je me sentirai bien après: Je redoublerai d'énergie pour faire les choses que j'aime. L'eau, c'est un exercice thérapeutique pour moi! Et je ressens exactement la même chose quand je fais de l'art ou que j'écris un texte de création ou inspiré.

      Quand on commence à faire de l'art, les choses ne viennent pas seul...il faut s'exercer au dessin, maîtriser la plume si c'est à l'encre de chine que l'on travaille, et apprendre à mixer les couleurs: c'est un jeu: on balbutie, on organise, puis on projette...Rien de contraignant là-dedans....

      Pour nos apprentissages, jeune ou moins jeune, il faut développer l'esprit du jeu, l'imaginaire individuel et collectif. Je ne vois aucun plaisir à apprendre si je dois répéter les autres comme un perroquet. Répéter sans sentir, vibrer, c'est assez pour décrocher ! Trop contraignant, en effet!

      La contrainte institutionnalisée, c'est l'absence de liberté de penser par soi-même !