Fragile laïcité

Je suis toujours un peu perplexe lorsque j’entends parler de la laïcité québécoise. Non pas que celle-ci n’existe pas, mais je la sais tellement fragile, hésitante et précaire. Ceux qui n’en sont pas convaincus le seront peut-être après avoir pris connaissance de l’anecdote qui suit.


Cela se passait à Rome en 2010 au moment de la canonisation du frère André. Nous étions quelques journalistes québécois à suivre l’événement. Le Québec y était représenté par le maire de Montréal, Gérald Tremblay, et la ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay. À la fin de la cérémonie, nous nous sommes évidemment tournés vers ces deux représentants pour une réaction officielle.


Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir un Gérald Tremblay qui flottait littéralement sur un nuage. Vous me direz que ce n’était ni la première ni la dernière fois. Il nous a alors raconté que c’était le plus beau jour de sa vie de chrétien. Oui, de chrétien ! Alors que nous étions un peu gênés de cette réponse, sur la place Saint-Pierre à Rome, le maire de Montréal n’avait rien d’autre à dire que de déclarer publiquement sa foi. J’avais l’impression d’interviewer Mgr Turcotte, à qui j’avais parlé quelques heures plus tôt, et non pas le maire d’une ville cosmopolite où se côtoient toutes les religions ainsi que de très nombreux citoyens agnostiques ou athées.


À peine remis de notre étonnement, nous nous sommes tournés vers la ministre Monique Gagnon-Tremblay. Ce fut pour entendre ces quelques mots prononcés sur le ton de la révélation. « Pour moi, c’est un moment rempli d’émotions, et je dirais rempli de dévotion », nous confia-t-elle. Monique Gagnon-Tremblay avait-elle conscience qu’elle n’avait été déléguée à Rome ni par sa paroisse ni par l’évêché ? Bref, qu’elle y était pour représenter tous les Québécois et non seulement les croyants ? Il semblait bien que non !


Ni le maire ni la ministre ne semblaient avoir la moindre idée de ce que le représentant d’un État laïque aurait dû dire. Celui-ci aurait pu, par exemple, exprimer la fierté que ressentaient les Québécois, quelle que soit leur confession ou leur absence de confession, de voir l’un des leurs ainsi honoré. Il aurait probablement rappelé notre passé catholique en soulignant que cet héritage appartenait aujourd’hui à tous. Il aurait parlé de l’engagement social du frère André. Surtout, il aurait gardé le témoignage de sa foi pour lui ou pour une entrevue à Second regard. Pourquoi cette discrétion ? Simplement par respect pour une fonction qui consiste à représenter tous les citoyens. Cette idée semblait n’avoir effleuré l’esprit d’aucun de nos représentants à Rome.


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Alors, quand on me parle de la « tradition laïque québécoise », vous comprendrez que je reste sur mes gardes. Je sais que la laïcité est jeune chez nous et qu’elle n’a pas de racines très profondes même si on en trouve une expression tout au long de notre histoire.


Cet exemple fait peut-être mieux comprendre pourquoi une idée aussi peu laïque que celle des « accommodements raisonnables » a pu s’imposer si facilement chez nous. Car l’accommodement raisonnable érigé en système n’est rien d’autre qu’une idée prélaïque. Une idée d’ancien régime qui remonte à une société où pratiquement tout le monde était croyant. Qu’est-ce qu’une politique d’accommodements raisonnables sinon une politique qui accorde un statut particulier aux religions ?


Dans le monde moderne, les religions ne représentent qu’une des formes de spiritualité et de pensée qui animent nos concitoyens. À ce titre, elles ne devraient pouvoir prétendre à aucun privilège. D’ailleurs, nombreux sont les croyants qui ne réclament pas ces accommodements. Pourquoi les fidèles de l’une ou l’autre des grandes religions auraient-ils en effet le droit de passer outre à la règle commune à la piscine, au tribunal, dans la fonction publique ou à l’école, comme le réclamait la commission Bouchard-Taylor, alors que tous les autres courants de pensée devraient suivre la loi à la lettre ? Comment par exemple interdire le port de symboles politiques chez les fonctionnaires, comme le stipule pourtant la loi, alors qu’on y autoriserait le port de symboles religieux ? Cela n’a pas vraiment de sens.


« Neutre, l’État n’est ni pour ni contre les religions », écrivait fort justement l’historien Yvan Lamonde dans son livre L’heure de vérité. La laïcité québécoise à l’heure de l’histoire (Delbusso). À ce titre, l’État n’a pas à garantir de passe-droits aux fidèles leur permettant de contourner les règles de la vie commune. Ce qui ne devrait pas empêcher ce même État de respecter les racines culturelles et religieuses qui ont façonné le Québec.


L’avalanche de réactions à la récente démission du pape Benoît XVI illustre notre difficulté à adopter une attitude qui soit à la fois laïque et respectueuse de l’immense héritage que nous lègue une Église sans laquelle nous ne serions plus là. Tout se passe parfois comme s’il n’y avait pas d’autre voie entre la défense des privilèges religieux à la Bouchard-Taylor et l’anticléricalisme primaire si courant ces jours-ci.

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