Célibataire sans frontières

Photo: John Dowland AltoPress/Newscom

«Tu devrais écrire sur le célibat », m’a suggéré ma chum Léa, Ph. D. sur la question, sans mec, sans enfants, doublement célibataire parce qu’écrivaine (c’est un métier qui confine), triplement parce que sexagénaire cette année (c’est un âge qui momifie aussi). « Mes rêves érotiques me comblent », résume celle qui a commis quelques livres pour stimuler les peine-à-jouir et forniqué avec nombre de Ronsards en pyjama. En littérature, comme en amour, tout est question de timing et de zeitgeist.


Léa fait partie des 1,7 million de célibataires du Québec dont la moitié vivent à Montréal. Et comme la plupart de mes amis célibataires, elle est heureuse de son sort, sauf peut-être à la Saint-Valentin, et encore : « Je vis avec ma soeur, je souhaite ça à tout le monde ! Surtout cette soeur-là ! »


Un couple de deux célibataires vaut mieux que la plupart des unions que j’ai connues où l’amour ressemble parfois à un champ de bataille, souvent une douce habitude tenue pour acquis ou un pis-aller-en-attendant-mieux. « Que c’est triste Venise au temps des amours mortes. » Ou qui n’ont jamais vécu.


Cela dit, je n’irais pas à Venise en célibataire. J’en conserve un souvenir romantique indélébile, doublé des plus beaux jeux de labyrinthe.


Malgré cette félicité maritale, depuis quel ques semaines, j’ai retrouvé les joies d’un célibat à temps partiel qui me surprend. J’ai toujours pensé que le quotidien tuait les couples les mieux assortis et j’avais même proposé à mon mari, légèrement plus usé qu’avant, de faire logis séparés dès le début de notre vie « commune ». Le bail était signé. Nous allions habiter deux rues voisines. C’était avant de céder au chant des sirènes de l’immobilier…


Ce ne fut que partie remise. Nous voici désormais tantôt chez l’un et chez l’autre, chacun chez soi et chez nous, l’un avec l’autre et l’un sans l’autre, avec une variation des formules qui comble nos besoins de solitude tout en attisant le désir mutuel.


Il est facile de s’endormir sur les lauriers de l’amour. Conserver l’appétence, se surprendre et s’attendre là où on ne s’y attend plus, cela exige un effort qui fait parfois défaut. Le fil des ans plombe l’ardeur.

 

Chocolat noir, vacuité et soirs qui penchent


Une semaine sur deux, quelques jours et nuits durant, je me retrouve sans mec, sans enfant, un luxe moderne pour une mère mariée, à la fois étrange et délicieux. Une fois mes hommes partis, je réapprivoise cet état d’avant la bague au doigt comme une vieille amie un peu négligée. Le temps s’égrène à une autre vitesse, je me laisse couler dans une vague torpeur faite de longues conversations téléphoniques - avec des célibataires, les autres n’ont pas le temps -, de léger désordre, de papiers épars, d’écriture sans frontières, de poésie glanée au hasard. Plus seule que le poète ? Sa poésie.


Le lit reste défait, les repas sont pris sur le pouce, le Guide alimentaire canadien est une notion dépassée et je me love dans ce silence ouaté. C’est à peine si je quitte ma robe de chambre. Sans fards, sans apprêts, sans regards amoureux, sans miroirs, je vaque dans un monde intérieur où n’existent plus que mes inspirations du moment.


Le téléphone, la télé et Internet deviennent mes liens au monde, mes interactions choisies ; je n’ai plus à me soucier du bien-être des autres, un travers bien féminin. Délectable et égoïste jouissance - un chouïa coupable - que celle de s’appartenir et de grignoter du chocolat entre les draps en flanelle en regardant Unité 9. Encore plus célibataires que soi : en prison.


Oh, je sais, ce célibat intermittent n’a rien à voir avec le célibat auquel j’ai goûté en périodes dites « creuses ». J’expérimente le meilleur de deux mondes. Celui du confort émotionnel et de la liberté consensuelle, une autre forme de sensualité. Ce n’est pas le début de la fin, mais le début de la suite.


Et j’ajouterais que le célibat n’a pas la même saveur à 20 ans, à 50 ou à 75 ans. Mes amies de 70 ans (j’en ai plusieurs) s’avèrent radieuses dans le leur. Celles dans la quarantaine se torturent généralement et attendent toujours le prince qui les sauvera. Celles de 20 ans aussi. Probablement parce qu’à 70 ans, la société vous renvoie une image positive de votre vie en solo. Avant, non. On vous traite en handicapée, en cul-de-jatte, on essaie de remédier à votre malheur, d’y mettre un terme au plus court. Et les Saint-Valentin sont longues comme un jour sans chocolat.

 

Et si tu n’existais pas


Le célibat est une prise en charge de soi. Lorsque l’intimité et la complicité ressemblent à une bouillotte, lorsque vous affublez votre vibro d’un surnom d’amour (Coquette, Huguette, Pépito), vous êtes sur la bonne voie. La solitude peut aussi se muer en poids lourd lorsque celle-ci n’est pas épousée. Mais elle demeure une alliée pleine de sagesse pour qui sait l’apprivoiser. Je ne l’ai pas lu dans le dernier livre de Denise Bombardier, je l’ai appris sur le tas.


Le plus grand danger consiste à soliloquer et à prendre des habitudes de vieille fille (ou de vieux garçon), c’est-à-dire à manquer de souplesse. Pour le reste, on n’a plus à justifier ses incohérences, ni à se retenir de lire la nuit pour ne pas réveiller l’autre. On peut même ronfler tout son saoul. J’en connais qui consacrent leurs soirées à naviguer sur des sites de rencontres pour le pur plaisir de ne pas rencontrer, pour la chasse, à l’affût dans leur cocon, pour s’imaginer avec la prise sans avoir à subir la méprise.


Borges disait qu’être amoureux, c’est se créer une religion dont le Dieu est faillible. Le célibat est peut-être proche parent de l’athéisme, plus enclin à la lucidité aussi. On meurt seul avec sa gueule. Et les célibataires ont une longueur d’avance sur les autres en cette matière. À moins de se prendre pour le pape…


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo

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Reçu un appel de mon célibataire préféré : « Bonjour, ici Benoît XVII ! » Le père Benoît Lacroix aura de l’humour jusqu’à la fin. Et à 97 ans, il n’a pas encore démissionné.

 

Aimé La célibataire d’India Desjardins, avec les illustrations de Magalie Foutrier. Charmante bédé pour jeunes (la fille de 14 ans d’une amie s’est amusée) sur les incohérences des filles et des garçons, la peur de l’engagement et les désavantages du célibat. On a l’impression qu’il faut en sortir à tout prix, mais ça arrache un sourire.


Écouté les chansons de Jojo et les sixtease et son groupe de sept musiciens. Ces nouveaux fans des sixties s’offrent en spectacle au Divan Orange le 21 février prochain. Un bel endroit pour se trémousser et rencontrer une âme soeur vintage en chantant «Tous les garçons et les filles de mon âge savent très bien ce qu’aimer veut dire.»

 

Savouré Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière. Rien de plus normal, je m’y retrouve dans cette leçon d’écriture en tenue d’intérieur. Et j’ai compris en lisant Dany pourquoi je n’écris pas de roman : j’aurais besoin d’une femme. Un écrivain est un célibataire endurci ou un être entretenu qui vit en dehors du temps. Et tant pis pour ceux qui l’entourent.

 

Fureté du côté de Babel Oueb, un survol du Web sur France Culture. Les suggestions du 25 janvier dernier s’intitulent « Tranche de vit et onanisme ». De tout et du divertissant aussi.


Ouvert avec joie le coffret Mille mots d’amour (Tome IX) destiné à soutenir l’organisme en santé mentale Les Impatients. Ce collectif de lettres d’amour (on peut l’acheter même après la Saint-Valentin) rassemble des lettres de gens seuls ou à deux, des lettres d’amour à un chien, à un enfant jamais né (Josée Legault), à une nation (Anne Lagacé Dowson), des dessins (dont une rose éternelle de Serge Chapleau) et tant d’autres maux d’amour écrits par des inconnus au grand coeur.


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JOBLOG
 

Famille réduite

J’ai un pincement chaque fois que je tombe sur la pub du lait de Jean-Marc Vallée, avec la si jolie musique de Frédéric interprétée par la famille Latreille. Nostalgie ? Nous nous demandions l’autre jour, entre amis, combien de jeunes connaissent encore ces grandes tablées conviviales où la famille se réunit.
 

Pas chez nous, en tout cas. Nous étions quatre le 31 décembre dernier à dépouiller le sapin. Et nous avons eu du fun comme dix. Reste que cette famille-là, celle de la pub, n’est peut-être plus ce qu’elle était pour beaucoup de gens. Et on se verse un verre de lait pour combler le vide affectif. La pub, c’est ça : on crée le manque, puis on vous offre le remède.
 

Poil au nez

Couchée dans la neige, avec mon B :
 

– T’as de la saleté sur le bout du nez, mon cœur.

– Toi, t’as des poils dans le nez, maman.

– …!

– Tu me juges, je te juge !
 

La beauté de la vie de famille, poil aux filles.


 
4 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 15 février 2013 12 h 39

    La vie à deux, la vie pour les deux

    On passe sa vie a essayé de vivre à deux quand on pourrait seulement vivre pour les deux. On peux vivre de merveilleux moments ensembles ou chacun de son coté avec ou sans nos enfants. Ils s'agit juste d'apprivoisé et d'accepté cet état de fait et de le vivre pleinement quand il survient. On vient au monde seul et mourra seul entourer de ceux avec qui on aura partagé ces beaux passages de vie.

  • Anne-Catherine Sabas - Inscrite 15 février 2013 20 h 54

    Un autre monde

    Joli article et sans doute très vrai... si vous en avez les moyens.
    J'ai eu la désagréable impression en vous lisant que vous apparteniez à un autre monde que le mien. Je suis célibataire et j'en apprécie certaines facettes. Mais ce n'est pas totalement un choix. Parce que faire ce choix-là avec un salaire moyen actuellement, surtout pour une femme, surtout avec un grand enfant à charge, c'est aussi faire le choix des fins de mois difficiles, du renoncement aux voyages que font tous ceux qui sont en couple, des vieux vêtements qu'il faudrait pourtant bien trouver le moyen de changer... mais non, parce qu'il faut à tout prix changer d'abord le lit qui devient inconfortable après toutes ces années, c'est aussi rester le nez sur la vitrine des spectacles qu'on aimerait tellement voir... La vie est de plus en plus chère, les salaires ne suivent pas.
    Vous êtes une privilégiée Madame Blanchette. Et il ne me reste qu'un goût amer après vous avoir lue.

  • André Martin - Inscrit 16 février 2013 08 h 33

    C'est là que vous aime, ma chère...

    On meurt seul avec sa gueule. Et les célibataires ont une longueur d’avance sur les autres...

    C'est là que vous aime, ma chère...

  • Mylène Poirier - Inscrite 18 février 2013 20 h 01

    L.A.T.S

    Je suis une L.A.T.S (living apart together separately.) Mon copain a sa maison et moi la mienne depuis 4 ans. Je vis seule avec avec 4 enfants. Il est vrai qu'il faut souvent faire des choix afin d'économiser. Petite maison, cellulaire ancien, forfait télévision économique, etc. Je ne peux pas nous payer des voyages dans le sud, un voyage a Disney tant rêver.

    Nous vivons d'autres joies, d'autres bonheurs. Je passe du temps précieux avec mes enfants, je suis toujours heureuse de voir mon copain dont je m'ennuie souvent. Je peux regarder mes émissions seule et cuisiner pour mes goûts juste a moi.

    Le meilleur de tous les mondes!