Deiss: l’homme d’une nature refondée

Jean-Michel Deiss, au cœur de son vignoble.
Photo: Jean Aubry Jean-Michel Deiss, au cœur de son vignoble.

Je rencontrais trop brièvement Jean-Michel Deiss en mai dernier, chez lui, 15, route du Vin, à Bergheim. Moment privilégié. Il fallait l’entendre, au coeur de son vignoble, volubile et transporté, directement branché sur le haut voltage de ses terroirs chéris vibrant sous ses pieds, nourrissant une langue qu’il n’avait pas, mais pas du tout dans sa poche. Bref portrait d’un homme entier qui assume ses idées.


Comment voyez-vous le vignoble alsacien contemporain et, plus largement, le vignoble français dans son ensemble ?


Je le vois avec une certaine angoisse, la crainte de la disparition du modèle rhénan pluriel. Bientôt, parce que nous n’avons pas su organiser notre offre entre vins industriels et vins de terroir, il sera difficile pour un consommateur de distinguer clairement les choses, et donc, les plus fragiles seront cernés. Ce méli-mélo me gêne, on fait croire des fables aux gens, on refuse de leur donner des outils et des repères pour y voir clair : particulièrement, la seule lecture aromatique des vins permet de faire la promo de démarches indéfendables… Ah ! Si vous voyiez les raisins !

 

On dit que vous avez non seulement du caractère mais que vous défendez une position singulière entre autres sur les notions de cépages et de terroir. Pourriez-vous élaborer un peu ?


Ma position est celle d’un gars qui est dehors, au vignoble, qui ne consulte pas toutes les minutes son compte en banque sur un @phone… et qui observe un phénomène simple : quand une vigne faible et dense est profondément investie dans un grand terroir profond ; qu’elle a descendu ses racines là, comme on aime un pays ; qu’elle a consenti un arrêt de croissance définitif parce que, en bas, le lieu avait fermé toutes les vannes du luxe (eau, azote, potasse nécessaires à la croissance) ; que le raisin a mûri doucement dans cette ascèse… le vin qui en résulte ne dit plus de la génétique variétale, mais les forces, les limites et les grandeurs du cru.


L’observation de Colette est alors réalisée : « La vigne, le vin sont de grands mystères. Seule, dans le règne végétal, la vigne nous rend intelligible ce qu’est la véritable saveur de la terre. » Cette observation, je l’ai faite quand j’ai eu 30 ans et qu’autour de moi tous expliquaient qu’il fallait augmenter les rendements et simplifier l’encépagement du vignoble en allant vers les clones. Je ne me suis pas reconnu dans cette modernité clinquante, ces arômes typologiques et la perfection froide des standards : pas assez de complexité, pas assez de poésie !


J’ai refusé d’entrer dans la carrière, d’être performant et ringard en même temps. Je me suis dit qu’il valait mieux refonder mes doutes de paysan et la foi du laboureur. Pour moi, les cépages ne sont que le moyen de cette quête : seul le terroir donne à un vin son identité et son sens, les fondations complexes d’une civilisation. Et au vigneron un peu de noblesse.

 

L’Alsace des cépages est-elle axée davantage sur une réalité commerciale que sur une réelle adéquation entre sols et cépages ?


Il suffit de voir qui est planté. Tous les cépages sont plantés dans des parcelles voisines sans ordre ni logique, bien plus en fonction des besoins commerciaux de chacun qu’en fonction d’exigences du lieu. Même dans les grands crus, les producteurs ont diversifié les cépages plantés, non pas pour proposer un vin complexe mais pour « couvrir » tous les goûts supposés du public, particulièrement en terme de sucrosité.


Finalement, cette démarche prépare le grand saut vers l’industriel, quand le goût n’a plus rien à voir avec la plante mais tout avec le marché, quand fabriquer du goût n’a plus vraiment de valeur puisque c’est facile à réaliser.

 

Peut-on élaborer un vin digne de ce nom sans véritable terroir ?


Les neurosciences nous indiquent que si on entend « vin digne de ce nom » uniquement sur le plan du goût, alors sans doute, oui, il n’y a pas besoin d’un terroir. Si, par contre, on parle de culture, d’éthique, de responsabilité environnementale et sociale, de transmission aux enfants de valeurs de civilisation comme l’histoire, par exemple, alors produire « un vin digne de ce nom » ne peut se faire sans un véritable terroir et surtout le respect qui va avec.


Nos anciens ont consacré leur vie d’effort et de partage à cette cause : pourquoi nous en montrer indignes ? Au plan des arts et de la beauté, notre génération a si peu apporté et bâti… Le terroir pourrait être la source d’une nouvelle Renaissance, maintenant que la sociologie des plantes nous est mieux connue. Elles rêvent, pensent et prient !


Remettre un homme en équilibre au milieu d’une nature refondée : souvent, je pense à Henry David Thoreau. Où est le Walden de ma génération ? Faudra-t-il que certains retournent vivre dans les bois, comme je vis dans ma vigne, pour que le cycle du respect soit recommencé ? Souvent, je pense à Robert Parker qui fut à sa mesure un Stalinien du goût…

 

Si vous étiez un cépage, lequel seriez-vous ?


Le cépage, c’est la race. Dans toute sa pureté ethnique supposée. Est-ce un homme, vraiment, celui qui pourrait s’incarner dans une race ? Je préfère ne pas y penser, restant, quoi qu’il arrive, un vieux cep indéterminé, tordu au milieu des broussailles, ami des livres et des arbres, avec au bout des racines des songes de terroir, attendant la paix du soir et l’énergie du matin, ses fruits offerts pour une nouvelle récolte.


Votre question a fait resurgir avec gêne ce vieux bout de poème qui disait : « Alors il fut, lui aussi, ce vieux juif de Dachau étendu dans la chaux vive et hurlant sa douleur que nul ne peut comprendre… » (Leonard Cohen).

 

Vins disponibles


Domaine Marcel Deiss 2011, Alsace (21,85 $ - 10516490)

Pinot Gris Beblenheim 2006, Alsace (22,75 $ - 11544476)

Riesling 2010, Alsace (27,35 $ - 11777392)

Engelgarten G. C. 2009, Alsace (40 $ - 11687688)

1 commentaire
  • Raymond Chalifoux - Abonné 15 février 2013 08 h 56

    " Saint, Saint, Saint, « Deiss » de l’Univers… " "

    En 2012, l'État Français a reconnu officiellement ce qu'il ne pouvait plus nier, soit l'étroit rapport entre l'utilisation de pesticides et la maladie de Parkinson.

    En 2013, 90% du vignoble français est encore et toujours, traité aux désherbants chimiques. Et 75% des eaux libres, dans ce pays, révèlent la présence de "résidus" provenant de la "chimie agricole".

    Tous, de la filière vin le savent, mais se taisent sous la menace. De représailles. De représailles de ces deux « Stasi » de la vigne et du vin, ces deux bandes armées de « procédures assassines » que sont l’INAO et « La répression des fraudes », toute deux capables de mater et sans arrières pensées, la créativité et le sacerdoce de tout vigneron qui, les bottes terreuses du soir au matin, au nom des abeilles, le fou, planterait « en foule et tout dépareillé » des ceps non sanctionnés qu’il « traiterait » ensuite à l’amour...

    Et si, aux « crimes contre le bon sens de l’humanité » de ces deux stasi-là, vous rajouter la démente parce qu’archaïque et mesquine gestion des « caves coop », plus la « corruption du discours » - par lobby des multinationales de la chimie de synthèse interposée -, alors vous vous dites que la France ne mérite pas les terroirs célestes mis par LUI à sa disposition...

    Et que les actuelles pertes de marché « en proportion » des vins français dans le monde, sont une bénédiction. Et que plus vite la faillite viendra, plus tôt le sol et son amante, la vigne, eux, enfin, renaîtront.

    Merci Deiss, merci Aubry, merci Le Devoir.