L’envers de la gratuité

« Nous sommes un parti de coalition social-démocrate », a lancé Pauline Marois à l’ouverture du dernier conseil national du PQ.

C’est peut-être cette phrase que le leader adjoint du gouvernement, Mathieu Traversy, avait à l’esprit mardi quand il a donné son consentement à l’adoption d’une motion présentée conjointement par les trois partis d’opposition, qui exigeait que le gouvernement renonce aux compressions budgétaires imposées aux universités.


Sur le coup, on a voulu y voir une « erreur d’inattention », mais le leader parlementaire en titre, Stéphane Bédard, a plutôt parlé d’un « lapsus » hier. On le sait, la psychanalyse nous enseigne qu’un lapsus est la manifestation d’un désir inconscient qui réussit à franchir la barrière du Surmoi.


Mardi matin, les péquistes se sont employés à minimiser les propos de Jacques Parizeau, qui condamnait l’obsession budgétaire du gouvernement, qui l’empêche de réfléchir à la portée de ses gestes, notamment dans le domaine de l’enseignement supérieur.


Permettre aux universités de creuser davantage un déficit accumulé qui dépasse déjà les 2 milliards, de manière à amortir le choc de compressions totalisant 250 millions en deux ans, revient à reconnaître implicitement qu’elles sont inapplicables.


On aura beau invoquer le sens des responsabilités qu’impose le piètre état des finances publiques, le comportement du gouvernement depuis le 4 septembre, en commençant par le maintien de la taxe santé, ne correspond pas à la social-démocratie telle qu’on l’a toujours comprise au PQ.


La façon dont on a roulé les jeunes dans la farine au conseil national, en soutenant que gel et indexation étaient synonymes, était plutôt gênante. Le président du Comité national des jeunes, Frédéric Saint-Jean, a confié au Soleil qu’il avait été « surpris » de l’interprétation que la première ministre a faite de sa proposition. On le serait à moins : le pauvre croyait qu’on l’avait amendée pour la renforcer !


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La social-démocratie bien comprise n’est cependant pas un « bar ouvert ». Ceux qui se sont réjouis de voir M. Parizeau plaider en faveur de la gratuité dans sa récente entrevue au Devoir doivent être bien conscients de sa contrepartie.


Dans une partie de l’entrevue qui n’a pas été publiée, l’ancien premier ministre a clairement établi les paramètres à l’intérieur desquels elle pourrait être instituée. « Si on allait vers la gratuité, c’est-à-dire en contradiction avec tout ce qui se fait ailleurs sur le continent, ça implique une redéfinition des universités. Il faudra des examens d’entrée. Il faut éviter ce que la gratuité entraîne », a-t-il expliqué.


M. Parizeau pensait particulièrement à la surpopulation des universités. Le modèle européen, souvent évoqué par les partisans de la gratuité, le laisse perplexe. Il se rappelle l’époque où il fréquentait la faculté de droit, à Paris, dans les années 1950. Le coût était de 8 $. En première année de licence, il y avait 4000 inscrits, alors que l’amphithéâtre comptait 200 places. En troisième année, il n’y en avait plus que 400.


Même chose aux HEC quand il était professeur. « On a ouvert les vannes. En première de bac, on avait 900 étudiants. Aux examens de décembre, il y avait un abattage terrible. Il en partait 300. S’il y a la gratuité, il faut changer la structure ; il y a un resserrement à faire. »


Actuellement, l’Université de Montréal compte 76 000 étudiants. « C’est trois fois Harvard, note-t-il. S’il y a la gratuité, il faudra repenser nos modèles d’université. » Bref, l’accès serait beaucoup plus restreint qu’il ne l’est aujourd’hui. Est-ce vraiment le modèle que souhaitent les membres de l’ASSE ?


N’entre pas qui veut dans les universités scandinaves, où la gratuité est la règle. Il faut également savoir que le pourcentage du PIB qui est consacré à l’enseignement universitaire là-bas est très inférieur à ce qu’on retrouve ici. Il est de 1,4 % en Norvège, de 1,8 % en Suède, de 1,9 % en Finlande et au Danemark, selon les chiffres de l’OCDE. Au Québec, il est de 2,5 %.


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Sans que le Sommet soit la « farce » évoquée par la rectrice de McGiIl, il tombe sous le sens que l’enseignement universitaire est une réalité beaucoup trop complexe pour être expédiée en deux jours. Après la crise du printemps dernier, on peut comprendre le gouvernement de vouloir régler en priorité la question des droits de scolarité, qui en a été le déclencheur, mais la réflexion sur le rôle des universités devra se poursuivre.


Au printemps 1996, Lucien Bouchard avait convoqué un premier sommet pour dégager un consensus sur le déficit zéro. L’automne suivant, un deuxième avait été consacré à l’économie et à l’emploi. Pour éviter de donner l’impression d’une opération purement politique et budgétaire, on devrait procéder de la même façon.

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