Le pavé

Jacques Parizeau a une longue expérience du lancer du pavé. Malgré l’âge, il n’a manifestement pas perdu la main, et les rencontres au sommet semblent toujours l’inspirer.

En octobre 1996, l’ancien premier ministre avait complètement bousillé l’ouverture du Sommet sur l’économie et l’emploi convoqué par Lucien Bouchard en publiant dans Le Devoir un texte d’une pleine page dans laquelle il dénonçait férocement sa quête du déficit zéro, qu’il jugeait néfaste pour l’économie québécoise. Il lui avait également adressé un reproche qui fait toujours mouche au PQ ; son successeur ne parlait pas suffisamment de souveraineté.


Inutile de dire que cela n’avait pas contribué au succès du Sommet. Le président de la CSN, Gérald Larose, était absolument ravi. « M. Parizeau remet très bien dans le décor une entreprise quasi suicidaire. C’est une contribution majeure », avait-il commenté. Ce n’était d’ailleurs que la première d’une longue série.


Forts de cette caution, les organismes communautaires avaient claqué la porte, Françoise David en tête. Furieuse de ne pas avoir reçu la garantie que les droits de scolarité ne seraient pas augmentés, la Fédération étudiante collégiale du Québec avait également quitté les lieux et déclenché un mouvement de grève dans les cégeps.


M. Parizeau a peut-être été moins cinglant qu’à l’époque dans l’entrevue qu’il avait accordée à mon collègue Alexandre Shields, mais son intervention dans le débat sur les droits de scolarité n’en confère pas moins une nouvelle légitimité aux revendications de l’ASSE en présentant la gratuité comme le projet inachevé de la Révolution tranquille. Tout comme elle vient renforcer la position de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), qui entend y parvenir par un gel permanent.


***


On imagine facilement les soupirs d’exaspération dans les officines ministérielles quand on prendra connaissance des propos de M. Parizeau. Déjà, il avait fallu contrer l’initiative imprévue du conseil national des jeunes, qui avait découvert à son tour les vertus du gel à dix jours du Sommet. Son biographe, Pierre Duchesne, n’avait sans doute pas prévu qu’il subirait un jour les foudres de l’homme dont il a si bien documenté l’indépendance d’esprit.


Outre un irrépressible besoin d’enquiquiner son ancien parti dans les moments critiques, certains verront peut-être dans cette sortie un effet de son rapprochement d’Option nationale, qui préconise précisément la gratuité, comme le fait aussi Québec solidaire.


En réalité, malgré sa longue carrière politique, M. Parizeau s’est toujours perçu d’abord et avant tout comme un professeur. De tous ceux qui ont prétendu faire de l’éducation leur première préoccupation, il était probablement le plus sincère.


Après les circonvolutions autour de la notion de gel auxquelles le conseil national s’est livré en fin de semaine, cela donnera peut-être à d’autres la nostalgie d’une époque où le PQ pouvait se vanter d’avoir « les idées claires ».


Il ne faut pas s’y tromper : au-delà de la question des droits de scolarité et du rôle des universités, c’est encore la politique budgétaire du gouvernement et la ruée irréfléchie vers le déficit zéro que condamne M. Parizeau. Une obsession budgétaire qui aura pour effet de faire passer le Sommet à côté de l’essentiel, c’est-à-dire définir le rôle de l’université, et qui finit par amener le gouvernement à croire que sa mission consiste essentiellement à équilibrer les comptes.


***


M. Parizeau a pourtant raison : alors que la priorité devrait être de redonner à l’enseignement la préséance sur la recherche, le seul objectif du Sommet est manifestement de convaincre la FEUQ d’accepter l’indexation et d’éviter ainsi une répétition du psychodrame du printemps dernier. Les autres participants serviront essentiellement de figurants, de faire-valoir ou de têtes de Turc.


Sur la base des calculs effectués par l’économiste Pierre Fortin, M. Duchesne a évalué à plus d’un milliard la gratuité pour l’État. L’an dernier, un chercheur de l’Institut de recherche et d’information socio-économiques en était plutôt arrivé au chiffre de 750 millions. En éliminant le crédit d’impôt pour droits de scolarité, la facture baissait à 560 millions.


Plutôt que de s’enfermer dans un cadre budgétaire étouffant, M. Parizeau suggère de décider d’abord ce qu’on veut faire et de se débrouiller ensuite pour trouver l’argent nécessaire. Par exemple, en rétablissant la taxe sur le capital pour les banques, qui rapporterait des centaines de millions.


On peut se fier à son ingéniosité. À l’époque où il était ministre des Finances, elle paraissait sans limites. Encore aujourd’hui, la taxe ascenseur sur l’essence est une intarissable vache à lait.

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25 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 12 février 2013 06 h 59

    Pour M. Aussant contre Mme Marois

    M. Parizeau a appuyé M. Aussant, aux dernières élections provinciales et il continue de le faire, en critiquant le PQ, afin de lui drainer des votes en faveur de l'ON de M. Aussant...simple.

    L'ON de M. Aussant a été incapable, malgré le désir de M. Parizeau qui aimerait accélérer le prochain référendum, d'aller chercher 2 % des votes, ce qui démontre que les Québécois ne sont pas pressés d'aller, par référendum, se séparer du Canada.

    Un autre coup d'épée dans l'eau du semeur de zizanie en chef.

    • Marc-André Fortier - Abonné 12 février 2013 08 h 12

      Monsieur Bousquet;

      Sans vouloir vous manquer de respect, voir l’homme comme un simple semeur de zizanie dénote une courte vue.

      Monsieur Parizeau a certainement ses motivations bien personnelles à chacune de ses interventions toutefois, celles-ci ont habituellement le mérite de taper sur le clou.

      C’est reconnu, les québécois aiment tergiverser, mais vous savez comme moi qu’à force de taper à côté du clou, on finit par endommager la surface souvent de façon irrémédiable.

    • G. Gilles Normand - Inscrit 12 février 2013 09 h 18

      Etes-vous vraiment sérieux ? Selon votre sophisme 98% des Québécois
      seraient fédéralistes ???

  • François Ricard - Inscrit 12 février 2013 07 h 33

    Une approche plus sensée

    Avant de décider des argents que l'on pense avoir besoin, il vaut beaucoup mieux tout d'abord bien définir nos besoins. Quelle est la vocation première de nos universités? Quel modèle de gestion doivent-elles privilégié? Quels sont les sources actuelles de financement? Quelles seraient les autres sources possible? C'est ce que M. Parizeau nous dit. C'est raisonnable. C'est sain.
    Bien sûr, d'aucuns, souffrant d'étroitesse d'esprit et aux vues partisanes, vilipenderont cette sortie de M. Parizeau. Pourtant, en démocratie, tout le monde a droit au chapitre. Et en ce qui a trait à M. Parizeau, nous avons là quelqu'un qui a fait ses preuves, qui possède connaissances et expériences. Surtout connaissances financières et économiques. Plutôt que de lui montrer la porte comme en 1995, ouvrons notre esprit aux suggestions qu'il veut bien nous faire.Possiblement en retirerons-nous grand profit.

    • Réjean Grenier - Inscrit 12 février 2013 10 h 38

      Bien sûr que Jacques Parizeau à droit de parole. Mais pour moi et bien d'autres,
      les entreprises de démolissages de l'ancien premier ministre du PQ me laisse
      songeurs.

      Pourquoi cet acharnement à éclabousser avec ses pavés dévastateurs.

      Je dis dévastateurs mais en y réfléchissant bien, son dernier manque la cible,
      il est inutile, puisque l'ON n'a aucune chance d'influencer qui que ce soit
      avec maigre 2%, même tout en étant indépendantiste. Pourquoi ne rejoindre
      les rangs du PQ.

      Quand à monsieur Parizeau, disons qu'il a été mais qu'il n'est plus.
      Avec mes 79 ans, j'ai laissé ma place à d'autre et monsieur Jacques
      se devrais d'en faire autant.

      Réjean Grenier

    • François Ricard - Inscrit 12 février 2013 13 h 14

      M. Grenier,
      Êtes-vous le disciple de M. Bousquet?
      Par son intervention, M. Parizeau n'a rien démoli.
      Il force plutôt la population à porter un regard critique sur l'ensemble de la question de la scolarité et sur l'économie.
      Et pourquoi lui reprocher son âge?
      Jean XXIII avait 77 ans quand il a été élu pape et voyez ce qu'il a accompli.

    • Solange Bolduc - Inscrite 12 février 2013 21 h 09


      "Bien sûr que Jacques Parizeau à droit de parole. Mais pour moi et bien d'autres,les entreprises de démolissages de l'ancien premier ministre du PQ me laisse songeurs." Je suis bie d'accord avec vous!

      Il faut savoir faire la part des choses, tout simplement et ne pas se laisser impressionner par un ancien premiier ministre qui a perdu tout pouvoir de décision. On se demande bien ce qu'il cherche, à part vouloir donner son opinion ? Suspect, très suspect! !

      S'il n'avait pas démissionné il aurait pu faire ce qu'il prétend être le meilleur pour le Québec: la gratuité scolaire, sans problème comme QS et ON! !

      Hélas, il a démissionné. QU'il continue donc de donner son opinion, des conseils si on lui en demande, ça risque d'alimenter le débat, ce qu'on constate, en effet, dans les commentaires au Devoir !

  • Michel Provost - Inscrit 12 février 2013 08 h 35

    Désolant...

    De voir ainsi un homme qui a marqué l'histoire du Québec, essayer de se maintenir dans la mire de l'actualité en critiquant tout ce qui bouge, et plus spécifiquement ce qui vient du PQ. M. Parizeau profitez de votre retraite, vos récentes réactions font ombrage aux actions extraordinaires de votre vie antérieure. Désolant...

    • Michel Gagnon - Inscrit 12 février 2013 09 h 50

      Jacques Parizeau dit pourtant encore des choses beaucoup plus intelligentes qu'un grand nombre de politiciens actuellement actifs, et on ne demande pas à ceux-ci de se taire.
      Et à quand une vraie réponse à la vraie question: pourquoi avoir aboli la taxe sur le capital des banques, et pourquoi ne pas la réintroduire?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 12 février 2013 11 h 37

      Ce qui serait désolant, c'est que M Parizeau cesse de nous faire réfléchir. Quel que soit son âge.

    • Nicole-Patricia Roy - Abonnée 12 février 2013 15 h 31

      Oui que c'est désolant que M. Parizeau intervienne à des moments cruciaux lorsque le PQ doit prendre des décisions difficiles. Comme le dit Michel David «Il ne faut pas s’y tromper : au-delà de la question des droits de scolarité et du rôle des universités, c’est encore la politique budgétaire du gouvernement et la ruée irréfléchie vers le déficit zéro que condamne M. Parizeau».

      Je ne sais pas si la gratuité universitaire est faisable au Québec, les avis des experts sont contradictoires. Toutefois, une chose que je sais est qu'il faut maintenir l'objectif du déficit zéro pour alléger la dette pour les générations futures. M. Parizeau devrait se garder une petite gêne, dans les années 1980 alors qu'il était ministre des Finances, il a oublié un trou de 500 millions dans le budget de l'éducation, de plus, il a fait l'achat de mines d'amiante au prix de 80$ l'action lesquelles ont été revendues aux environs de 3$ l'action.Alors, ses conseils, il faut les prendre avec un grain de sel.

  • Marc Blanchard - Inscrit 12 février 2013 08 h 43

    Je me souviens d'une chronique de M. David sur Jacques Parizeau qui s'intitulait "Qu'on l'enferme!".

  • Jacques Gagnon - Inscrit 12 février 2013 09 h 22

    Étrange

    Comment se fait-il que je sois capable systématiquement de prévoir les interventions de Jacques Parizeau ? Je dis cela monsieur David parce que cela révèle la faiblesse chronique, pathologique du PQ en matière de stratégie et de vision. Pas très difficile actuellement de voir que l'obsession du déficit aveugle tout le monde et conduit le PQ et le Québec dans le bourbier.

    Ajoutez à cela la giffle qu'il vient d'infliger aux régions en arrêtant tous les projets de mini-centrales. C'est leur base traditionnelle et c'était une autre occasion de voir plus loin que son nez.