Histoires d'eaux

Photo: Danielle Poitras

Lorsqu’il m’a proposé une baignoire double pour nos noces de porcelaine, j’ai songé à Louis XV, qui avait offert à Madame de Pompadour une immense baignoire de marbre rose octogonale de trois mètres de largeur et d’un mètre de profondeur, héritée des fastes de Louis XIV à Versailles. L’offrande intéressée avait nécessité quelques réaménagements de salle d’eau. Et 22 gaillards pour la soulever sur des roulettes.


Je me contente d’un seul homme à la fois pour mes ébats aquatiques. À la limite avec des inconnus au spa, une coquetterie récente dans notre culture nordique. Deux fois en deux mois que je chope un refroidissement à m’essayer dans les bains glacés scandinaves. J’abdique. Je préfère mon bain à point.


Et l’histoire du bain a de tout temps - depuis les Grecs, en tout cas - oscillé entre hygiénisme et morale, narcissisme et pudibonderie. On s’y donnait en spectacle, on y recevait (!), et Casanova a raconté dans ses mémoires des épisodes assez croustillants où il tendait la serviette de bain à une nymphette qui n’avait pas pris la peine de brouiller l’eau avec du lait ou du son pour estomper l’image de ses formes de belle brume.


Le bain fait partie des rituels amoureux depuis que l’amour et ses dérives humides existent. Et si certains spas l’ont compris en offrant des forfaits « drague » aux couples en devenir, les marchands de baignoires ont multiplié les offres de cuves plus larges ou plus longues, plus confortables et accueillantes. Chez Maax, on propose le style loft, shabby chic, pop art, nightlife, chalet suisse, hôtel-boutique, provençal, scandinave, rustique, industriel et romantique…


Et sans utiliser nécessairement plus d’eau, étant donné qu’Archimède y avait songé : « Tout corps plongé dans un fluide éprouve une poussée verticale, dirigée de bas en haut, égale au poids du fluide qu’il déplace et appliquée au centre de gravité du fluide déplacé, ou centre de poussée. » On dirait un cours de sexologie, tant ça manque de sex-appeal.

 

Marinons, macérons


J’ai des amis qui font trempette ensemble tous les soirs depuis 25 ans. Ils prétendent que cela a sauvé leur couple des remous de la vie conjugale. Lorsqu’il rentre tard, il appelle « sa » hydrothérapeute : « As-tu pris ton bain ? » Elle traduit par : « J’ai besoin de jaser… » en langage alpha.


Un quart de siècle à barboter nus et ils se découvrent encore. « C’est là qu’on règle les problèmes, qu’on fait de la thérapie. On peut dire qu’on est propres ! », prétendent-ils en rigolant. « Tu ne peux pas t’échapper, t’as rien d’autre à faire. C’est improductif et l’eau nettoie tout. Elle agit sur toi. »


J’ai remarqué aussi ; on dirait que les irritants sont solubles dans l’eau chaude. Lorsque je suis limite al dente, les problèmes se sont dissous, les tensions ratatinées comme le bout de nos doigts. Après une heure de thérapie aquatique, vous ne pensez plus de la même façon. Tous les psys devraient travailler dans une baignoire plutôt que sur un divan.


Pas étonnant que la religion ait si abondamment puisé dans l’eau bénite pour nous purifier. Mais l’eau chaude a longtemps été suspecte, synonyme selon les époques « d’abrutissement du peuple, d’organisation de la paresse et d’amollissement des moeurs » (Le livre du bain, chez Flammarion, passionnant à lire).


Chez les Grecs, on poussait même le bouchon jusqu’à craindre le ramollissement des chairs et l’« efféminisation ». À voir Mado Lamothe, je me demande si elle a trop fréquenté les saunas.


Pour l’heure, je découvre qu’un couple doit se réserver des moments « de couple » pour communiquer ses dérives existentielles, chair molle ou non. Comme l’habitacle de l’auto, la baignoire est le refuge idéal pour se nettoyer la conscience. « Bon, on a un problème cette semaine ? Une pensée impure ? » « Non. Ajoute de l’eau chaude. On fait de la pré-ven-tion. » En fait, nous pratiquons l’art délicat et subtil de la conversation. Artistes du babillage au travail.


On fait de grosses bulles


Au rythme où pullulent les spas et les salles de bain somptueuses de néobanlieusards, j’avancerais que nous croulons sous les dettes et le marbre. J’ai entendu Gérald Fillion le dire au TJ cette semaine : les contribuables ont davantage de dettes que de REER. Demain, vous serez propres, mais complètement lavés.


Quant à la partie immersion dans l’eau bouillante, je laisse aux historiens et aux psys le soin de nous expliquer cette régression dans le liquide amniotique de la symbiose.


Des pensées gémellaires dans la buée d’une vapeur tiède, peau contre peau, pieds contre joues, désirs flottants à la surface jusqu’aux courants sous-marins, en devenir de nous, intimité silencieuse, clapotis rassurants, ondes légères et délassement. Face au tsunami existentiel, il est bien doux le bain quotidien de la connivence.


On dit qu’un couple doit avoir ses jardins secrets… Pourquoi pas un jardin d’eau commun ? La complicité n’est jamais aussi bien servie que par ces retrouvailles hydriques, si élémentaires au fond.


Toi, moi, nous doux. Et la terre peut bien s’écrouler. Pourvu qu’il reste de l’eau, du bain mousse et du champagne à siffler. Bulles pour tous.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com :@cherejoblo


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Feuilleté La philosophie dans le boudoir, de Sade (La Musardine). Si vous n’avez pas envie d’offrir Cinquante nuances de Grey à la Saint-Valentin, je vous recommande plutôt cette édition coquine, très crue et d’une plume, d’une plume, trempée dans le foutre d’une élégance à faire rougir. Le marquis a passé 27 années de sa vie en prison, il a eu le temps de fantasmer. À lire à haute voix comme cadeau de bain.

 

Retrouvé avec plaisir la psychologue Rose-Marie Charest et le sociologue français Jean-Claude Kaufmann dans Oser le couple (Bayard). La jaquette du livre est affreuse (vive la version numérique), mais la conversation entre ces deux analystes, fort intéressante. On aborde l’intimité, la peur de l’engagement, la longévité de l’union, la place des enfants, comment nourrir son couple. Rose-Marie raconte qu’un problème fréquent chez les couples modernes est la baisse de désir. Pourquoi ? Parce qu’on fait tout pour se ressembler. Aussi, sur la rencontre : il faut une faille pour entrer en contact avec quelqu’un. Avis aux perfectionnistes.

 

Aimé Écouter, de Marina Castaneda (Robert Laffont). « Car écouter, c’est s’écouter », écrit-elle. Une très belle réflexion sur cet art désuet de l’écoute et de la conversation. « Une bonne conversation n’a pas pour but de fournir des réponses mais d’apporter de nouvelles questions. C’est bien pour cette raison qu’on se sent, à la fin d’un tel échange, intellectuellement et émotionnellement, stimulés. » L’auteure préconise un nombre réduit de participants. Deux, c’est mieux. Pour le reste, comme pour l’oisiveté, aucun programme préétabli, format libre, spontané, temps offert, horizontal. Un ouvrage très bien fait sur le bobo d’une époque qui n’a jamais tant communiqué, ni aussi mal.

 

Reçu Valentines (Taschen), petit cadeau charmant que j’offrirai à mon B, des cartes vintages qui célèbrent naïvement des sentiments puissants. Ce que mon jeune Valentin préfère de la Saint-Valentin, ce sont les mots doux échangés à l’école !

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Jo Blog
 

19-2

Dans la même semaine, mon B est rentré de l’école (3e année) en me racontant qu’une intervenante était venue leur parler intimidation et suicide. Le lendemain, ils ont assimilé les consignes d’urgence en cas d’attaque armée dans l’école. « Quand on entend la sonnerie du concierge, il faut barrer la porte de la classe et pousser les pupitres devant, avant de se cacher. Si on est à la toilette, ils nous ont aussi dit quoi faire », m’a raconté mon B, plutôt amusé.
 

Pareil pour mon beau-fils ontarien en 3e secondaire : ils font des exercices de détente où l’on hurle « Lock down ! Lock down ! » dans l’interphone deux fois par an. Les profs ont la prévenance d’avertir les élèves anxieux à l’avance.
 

Entre les exercices d’incendie et les simulations de terrorisme, leur vie ressemble à un vaste jeu vidéo.
 

Dire que je n’ai toujours pas visionné le célèbre plan-séquence de 19-2 parce que je suis trop moumoune…

2 commentaires
  • Claude Verreault - Inscrit 8 février 2013 02 h 37

    Bobo pas à peu près

    Dans le genre bobo, je préfère encore le sketch de la cuvette italienne de Maxime et Sandrine Maxou, beaucoup plus drôle.

  • Lorraine Couture - Inscrite 8 février 2013 13 h 07

    Comme d'habitude

    Votre texte est splendide !

    Ne pas visionner une tuerie dans une école est plutôt une preuve de sagesse.

    Vous ne mangez pas de merde, pourquoi faudrait-il nourrir votre esprit d'ordures ?

    Lorraine Couture