Saveurs - La chef de cuisine du chef d’État

Dans Les saveurs du palais, Catherine Frot interprète le personnage d’Hortense Laborie, inspiré de Danièle Mazet-Delpeuch.
Photo: Metropole Films Dans Les saveurs du palais, Catherine Frot interprète le personnage d’Hortense Laborie, inspiré de Danièle Mazet-Delpeuch.

Pardieu ! dirait Astérix, elle est tombée dans les truffes, cette femme. Une femme de caractère, passionnée par la cuisine de son enfance dans un hameau du Périgord noir chargé d’histoires et de truffes, qui du jour au lendemain est devenue la cuisinière attitrée du président de la République française François Mitterrand.

« Imaginez, un jour on m’appelle au téléphone pour me dire qu’un haut dignitaire souhaite me voir au 55 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, raconte Danièle Mazet-Delpeuch à l’autre bout du fil. On me fait alors savoir par le biais de l’attaché du président que M. Mitterrand souhaite m’avoir comme cuisinière privée à l’Élysée. »


C’est à la fois une surprise et une appréhension pour cette cuisinière familiale qui a eu quatre enfants et qui dit se limiter à une cuisine simple de tous les jours, apprise de sa mère et de sa grand-mère. À l’inverse, en fait, de celle que pratique la brigade en place au palais de l’Élysée, une grande brigade de chefs émérites au col bleu-blanc-rouge, qualifiés de Meilleurs Ouvriers de France. Un combat de coqs et une compétition s’installeront donc entre la nouvelle chef privée du président et les cuisiniers issus de l’élite de la gastronomie française.


C’est ce passage de Danièle Mazet-Delpeuch à l’Élysée qui a inspiré le réalisateur Christian Vincent pour son film Les saveurs du palais. Le rôle principal (Hortense Laborie) est merveilleusement interprété par Catherine Frot, avec Jean d’Ormesson jouant le personnage du chef d’État.


On bouscule le protocole


Pendant deux ans, de 1988 à 1990, Danièle Mazet-Delpeuch va répondre avec détermination aux exigences du président, allant même jusqu’à bousculer les règles du protocole. Mitterrand lui-même contribue amplement à ce jeu qui embarrasse la garde rapprochée de ses fonctionnaires.


Pourtant, malgré la désinvolture des autres chefs à son égard, Mme Mazet-Delpeuch sut, à force de ténacité, imposer le respect au palais présidentiel, ce qui convenait fort bien au président.


Las des grands repas, des buffets de gala, des plats souvent trop riches et sophistiqués, François Mitterrand souhaitait des repas en privé lui rappelant ceux de sa mère. Parmi les plats au menu : chou farci au saumon, poulet rôti, cèpes cueillis par la famille de Mme Mazet-Delpeuch dans la forêt avoisinant La Borderie ou encore cette fameuse crème de mémé que le président adorait lorsque servie avec le saint-honoré.


Par la suite, des problèmes de santé inciteront les médecins et nutritionnistes du président à intervenir auprès de la cuisinière afin qu’elle prépare des plats plus « santé », sans considération pour les goûts de son patron.


Un conflit s’installe alors opposant les souhaits de M. Mitterrand, les impératifs médicaux que défend son chef de cabinet et la cuisine bourgeoise que pratique Danièle Mazet-Delpeuch. Finalement, les désaccords permanents avec la brigade de cuisine provoqueront aussi une certaine froideur avec Mme Mitterrand, une situation qui fera réfléchir la chef et lui fera envisager son départ.


On lui a reproché ses contacts directs, sans détours, avec le président ainsi que ses dépenses élevées pour faire livrer certains produits spéciaux de l’extérieur, notamment du Périgord.


De l’Élysée à l’Antarctique


Petit à petit, Danièle Mazet-Delpeuch en vient à ressentir un manque de motivation, puis d’intérêt pour la cause, ce pourquoi on l’avait appelée. Elle finit par adresser une lettre personnelle au président, lui exprimant son souhait de retourner dans le Périgord et dans sa truffière plantée pour ses enfants à La Borderie. Enfin, elle quitte l’Élysée pour la Dordogne, afin de réfléchir à son avenir.


Un an plus tard, l’ancien directeur de la Maison de la France à Montréal, Patrick Benhamou, installé en Australie en 1990, l’invite à participer à un grand repas dans la galerie de l’Opéra de Sydney. Ils deviendront des amis.


Après avoir voyagé à travers le monde, comme conférencière invitée et cuisinière, l’audacieuse Danièle Mazet-Delpeuch, contre toute attente, posera sa candidature en 2006 pour un poste de cuisinière en Antarctique. Après 27 jours en mer, elle se retrouve dans une base scientifique, entourée d’hommes, sur l’archipel de Crozet. Elle travaille sept jours sur sept, pas moins de 18 heures par jour, à régaler sa bande, comme elle aime le dire.


Durant 14 mois, elle admire le milieu marin et la nature sauvage, puis quitte la base scientifique en 2008 pour se consacrer à un film, à un livre et aux nombreux récits dont elle a régalé jusqu’à ce jour ses petits-enfants et les amoureux de plaisirs, qui savourent chacune de ses paroles périgourdines.


Danièle Mazet-Delpeuch sera à Montréal dans le cadre du festival Montréal en lumière, du 18 au 22 février prochain, avec l’actrice française Catherine Frot, qui incarne son rôle dans Les saveurs du palais. Le film prendra l’affiche au Québec le 1er mars prochain.


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BIBLIOSCOPIE

Carnets de cuisine

Danièle Mazet-Delpeuch

Éditions Bayard

Paris, 2012, 284 pages

 

L’auteure raconte ses expériences vécues à travers le monde, mais aussi lors de son séjour à l’Élysée comme cuisinière pour François Mitterrand. Elle nous livre également ses recettes de famille et de petits trucs qu’elle affectionne. Un livre à découvrir et à savourer longuement, qui goûte la truffe et où l’on sent l’attachement de Danièle Mazet-Delpeuch pour sa région et pour sa famille.

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Philippe Mollé est conseiller en alimentation. On peut l’entendre tous les samedis à l’émission de Joël Le Bigot Samedi et rien d’autre à la Première chaîne de Radio-Canada.

1 commentaire
  • Claude Bélanger - Abonné 9 février 2013 09 h 53

    Très intéressant

    J'adore votre article de cette semaine.