Le péril bleu

Ottawa — En 1987, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, mieux connue sous le nom de commission Brundtland, éveillait le monde au principe du développement durable, ce « mode de développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

Plus de 25 ans plus tard, il faut pourtant encore expliquer la nécessaire conciliation entre développement économique et protection de l’environnement. Comme l’a fait mardi le commissaire à l’environnement et au développement durable Scott Vaughan.


« Il y a un boom dans le développement des ressources naturelles dans ce pays et je pense que ce dont nous avons besoin, étant donné les lacunes observées, c’est un boom dans la protection environnementale, parce que les deux doivent évoluer de concert », a-t-il déclaré. Pour l’instant, cependant, il y a « déséquilibre », avertit-il. Et cela peut poser un risque pour la sécurité et la santé des Canadiens et comporter un véritable coût économique, a-t-il ajouté.


Le gouvernement conservateur, qui mise sur le développement intensif des ressources pour assurer la croissance économique du pays, a pourtant multiplié les changements aux lois environnementales. Ses deux lois budgétaires omnibus ont modifié en profondeur le processus d’évaluation environnementale, la Loi sur les pêches et celle sur la protection des eaux navigables.


Faut-il conclure que ces lois, mieux connues sous les noms de C-38 et C-45, ont accru l’écart de vitesse entre le développement des ressources et celui de la réglementation environnementale ? Qu’elles ont ajouté aux lacunes au lieu de les réduire ?

 

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M. Vaughan refuse de se prononcer, mais il reconnaît que les changements apportés ont créé de la « confusion » et de « l’incertitude ». Ainsi, en vertu de l’ancienne Loi sur les pêches, les entreprises pouvaient se faire demander des garanties financières pour compenser la perte d’habitat. La nouvelle loi pourrait changer cet aspect des choses, mais le ministère de Pêches et Océans n’en est pas trop sûr. Il n’a pas encore « pleinement évalué » les effets de la nouvelle loi sur la politique de gestion de l’habitat du poisson.


L’évaluation environnementale des projets pétroliers et gaziers au large de Terre-Neuve et de la Nouvelle-Écosse relève de deux offices fédéraux-provinciaux, mais ces derniers ont été pris de court par les changements apportés par le C-38, au dire même de M. Vaughan. Même s’il ne doit plus y avoir d’évaluation environnementale fédérale pour les levés sismiques et les puits de prospection pétrolière, ces offices, qui sont responsables de la protection de l’environnement, prévoient de continuer à faire des examens similaires à ceux prévus dans l’ancienne loi…


La politique de « développement responsable des ressources » contenue dans C-38 a donc brouillé les cartes d’un côté sans pour autant corriger de vraies lacunes que le gouvernement connaissait.


Prenez les garanties financières que les entreprises doivent verser au gouvernement pour pallier, éventuellement, une catastrophe ou réhabiliter un site. Les montants exigés sont ridiculement bas. Dans le cas du nucléaire (75 millions seulement pour un accident), cela fait cinq ans que des projets de loi sont présentés pour corriger la situation. Chaque fois, ils meurent au feuilleton, trahissant la faible importance qu’on accorde à cette affaire. Le gouvernement a laissé savoir récemment qu’il envisageait de hausser ses exigences, mais on le croira quand on le verra. Comme dans le cas des règlements pour limiter les gaz à effet de serre.


Dans le dossier des gaz de schiste, même si c’est le boom depuis le milieu des années 2000, on se traîne les pieds pour évaluer la toxicité des produits chimiques qui servent à fractionner la roche. Le ministère de l’Environnement s’emploie actuellement à identifier les produits. Il évaluera ensuite les risques qu’ils posent, puis déterminera les mesures de contrôle à prendre. Cela prendra des années. Pendant ce temps, des milliers de nouveaux puits verront le jour. On n’est très loin de l’application du principe de précaution.


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La plupart des problèmes relevés par M. Vaughan ne découlent pas des lois omnibus. Leur persistance, par contre, découle de la même attitude. On va « droit devant » en matière d’économie dans un optimisme béat. Comment expliquer autrement le fait que l’Office Canada-Terre-Neuve-et-Labrador des hydrocarbures extracôtiers et les ministères fédéraux concernés n’ont toujours pas de plan cohérent et éprouvé pour répondre à un déversement pétrolier majeur ? Hibernia est en activité depuis plus de 15 ans ! « Je ne pense pas que le Canada soit capable de contrôler un déversement majeur à partir d’une plateforme de forage », a déclaré M. Vaughan en conférence de presse.


Tout cela n’a rien de rassurant, car c’est dans ce contexte que se discutent les projets d’exploration pétrolière dans l’Arctique et dans le golfe du Saint-Laurent, de projets miniers dans le Nord, de multiplication par trois du trafic de superpétroliers sur la côte ouest…


Et tout cela alors que beaucoup de fils pendent encore. À nos risques et périls.

2 commentaires
  • Zohra Joli - Inscrit 6 février 2013 09 h 33

    Un vrai péril, en effet

    Très bien dit madame Cornellier. Toutes les lois adoptées par ce gouvernement noircissent notre avenir et surtout celui de nos enfants, aussi bien que la réputation internationale du Canada... Et dire qu'on va endurer cela encore quelques annees.
    Quel désastre !

  • Gilles Théberge - Abonné 6 février 2013 16 h 17

    L'histoire ne sert à rien

    Après avoir pratiquement éradiqué des ressources halieutiques dont la morue par une pêche intensive, on se rend compte que l'humanité n'a pas retenu la leçon. L'hstoire ne sert à rien, la preuve est faite.

    Ceux que ça intéresse auraient intérêt (et plaisir) à lire le livre «Demain seuls au monde» d'Emmanuelle Grundmann.

    C'est «Un essai didactique et poétique dans lequel l'auteure, une primatologue, plaide la cause de la biodiversité et met en garde contre la dégradation de la nature. Au rythme où l'homme la détruit, il sera seul au monde en 2100, ce qui signifierait sa propre extinction.»

    Elle rappelle par des exemples concrets que l'homme a présidé à l'extinction de plusieurs espèces. La morue récemment, le grand pingouin (il n'existe plus que des manchots), etc.

    Moi je pense que c'est vers ça que nous conduit la surdité des gouvernements. Et c'est une surdité profonde. Il y aura bien un sursaut quelque part dans le temps. Mais ce sera trop peu trop tard, et quand il sera trop tard si ce n'est déjà le cas.

    Quant au livre en question, un aperçu ici : http://www.renaud-bray.com/Livres_Produit.aspx?id=

    Notez que je ne travaille pas pour Renaud Bray.