Un pays sans le sou

Il faudra s’y faire, car le monde ne sera plus jamais pareil. Ce ne sera plus jamais avec des cennes qu’on fera des piasses. À moins de les conserver au fond d’un placard par nostalgie ou dans la crainte d’une apocalypse économique, personne, dans pas longtemps, ne pourra encore être près de ses sous. Rien ne sera désormais propre comme un sou neuf. Dans l’autre langue officielle, on ne sera plus en mesure de vous offrir a penny for your thoughts.

C’est aujourd’hui, 4 février 2013, que s’amorce le retrait graduel de la pièce d’un cent au Canada. Jour fatidique s’il en est, qui n’est pas sans nous rappeler que nous avons déjà eu à déplorer, en cette trop brève vie où tout va trop vite, la disparition du billet d’un dollar pour le huard, à compter de 1987, et de celui de deux pour le nounours polaire, dès 1996. Déplorer ? Certes. Car les autorités anonymes de l’argent avaient décrété à ces occasions que nous allions dorénavant ressentir une lourdeur supplémentaire dans la région de la poche, de la sacoche et du porte-monnaie.


Ce ne serait donc qu’un juste retour des choses qu’on nous soulage maintenant de ces piécettes noires (qui sont en réalité d’une autre couleur, les fourbes) auxquelles l’inflation, ce modèle de persévérance, a achevé d’arracher pratiquement toute valeur. Que le pays se retrouve, littéralement, sans le sou, le gousset allégé et le bordereau de dépôt moins encombré. D’autant que la cessation de production du cent, survenue en 2012, permettra au gouvernement fédéral d’épargner quelque 11 millions de dollars par année - il en coûte 1,6 ¢ pour produire un cent - et que cette somme sera très certainement (hum) rendue aux contribuables sous forme de réductions d’impôt.


Car que peut-on se procurer de nos jours pour un sou sonnant et trébuchant ? Les bonbons à cenne de l’enfance des moins jeunes d’entre nous ne sont plus qu’un lointain souvenir. Certains se rappelleront les timbres-poste de cette valeur qui venaient compléter l’affranchissement d’une enveloppe. Et à la naissance du journal en janvier 1910, c’était bien le prix d’un exemplaire du Devoir ; des difficultés financières allaient toutefois bientôt se profiler, et à partir du 8 septembre 1914, il faudrait se résoudre à le doubler. Une hausse de 100 % du jour au lendemain, voilà qui est quand même hardi, bien que la marge de manoeuvre soit inexistante.


Remarquez qu’à l’époque, le cent en menait large. Frappé au Canada pour la première fois en 1908 (la comtesse Grey, épouse de l’homme de la Coupe du même nom, avait présidé en grande pompe à son lancement), il était un colosse de 5,67 grammes, près de deux fois et demie les 2,35 g auxquels il fait osciller la balance aujourd’hui. Les 95,5 % de cuivre ont été troqués pour 98,4 % de zinc ou 94 % d’acier. Et son diamètre a diminué du quart.


Le design, lui, s’est montré d’une stabilité exemplaire. Sauf en 1967, à l’occasion du centenaire de la Confédération, le sou noir n’a jamais cessé d’être le même, du moins sur son côté pile, depuis 1937. Les deux feuilles d’érable sur une branche ont été dessinées par l’artiste britannique George Edward Kruger Gray, à qui l’on doit également le castor de la pièce de cinq cents, raison pour laquelle on retrouve sur chacune les lettres « KG ».


Certes, le cent continuera d’être actif parmi nous, mais sous une forme virtuelle, ainsi qu’il sied à cette ère de dématérialisation. Les transactions électroniques, y compris les chèques, continueront de se faire au sou près. On pourra encore trouver de temps à autre en ligne, sur eBay par exemple, des biens en vente au coût de 0,01 $. Mais lorsque viendra le moment de payer en espèces, il sera fortement conseillé d’arrondir. 1,21 $, 1,22 $? Ce sera 1,20 $. 1,23 $, 1,24 $? Ce sera 1,25 $. Au bout du compte, tout devrait s’équilibrer, et personne n’est censé y perdre au change.


Il n’est d’ailleurs pas sans ironie que, pour rendre le portefeuille plus léger, on ait recours à des sommes rondes…


Dans un passé plus ou moins récent, plusieurs pays ont procédé au retrait de pièces de monnaie de faible valeur, notamment l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Suède et la Suisse, et cela n’a pas incité les gens à descendre dans la rue pour manifester leur colère. En général, au bout de six mois à un an, les pièces avaient pour l’essentiel disparu et la population était disposée à affronter avec un regard neuf les défis que présentait l’avenir. Alors que des oeuvres de charité profitaient de la situation se sont seules retrouvées endeuillées les fontaines de centres commerciaux et les tirelires de l’UNICEF.


Il est impossible de déterminer, même très approximativement, combien de pièces d’un cent sont actuellement en circulation au pays, ne serait-ce que parce qu’une quantité phénoménale d’entre elles dorment au fond de pots ou de petits cochons. Ce qu’on peut avancer, c’est qu’environ 35 milliards d’unités ont été produites en un peu plus d’un siècle.


Il reste donc peu de temps pour apprécier le cent, même s’il conservera sa valeur indéfiniment. En revanche, on se rassérénera en songeant qu’on pourra continuer à trouver qu’une chose ne vaut pas cinq cennes, à virer sur un dix cennes et à changer quatre trente sous pour une piastre.

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