Merde aux banquiers!

Le jugement de cour est passé presque inaperçu, la semaine dernière. Mais il est de taille. Selon un tribunal de l’Association européenne de libre-échange, l’Islande avait le droit, lorsque ses banques se sont effondrées en 2008, de refuser de rembourser ses épargnants étrangers.

Ce jugement répond à une question cruciale : l’argent public doit-il sauver ou non des banques en faillite ? Après la chute de la première banque privée du pays, Landsbanki, l’Islande avait dû nationaliser en catastrophe son système bancaire. Par la suite, décision avait été prise - les politiciens se voyant un peu forcés par un peuple en colère et des référendums sans équivoque - de dire « merde » aux banquiers… et par la même occasion à leurs victimes étrangères.


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L’Islande, c’est ce minuscule pays insulaire (325 000 habitants) qui, dès 2008 et avant tous les autres, a connu les affres de la crise économique et financière. Au cours des années 2000, et jusqu’à ce fatidique automne 2008, une gigantesque bulle s’était formée dans ce pays.


Quelques banques de Reykjavik avaient réussi à attirer, de façon plus ou moins honnête, les économies et les investissements de sociétés et d’épargnants étrangers, la plupart britanniques et hollandais, qui étaient venus alléchés par des taux d’intérêt extraordinaires.


Dans les magouilles de ces fastes années, beaucoup d’Islandais avaient trouvé leur compte. Avant leur « divine colère » de 2008-2009, ils avaient longtemps fermé les yeux sur les manoeuvres lucratives des Icesave et autres Landbanski, entreprises financières dirigées par des chefs hautement « créatifs » dans leur recherche de débouchés internationaux.


Fin 2007, l’ONU rapportait qu’avec un produit intérieur brut de 40 000 euros par habitant, les Islandais jouissaient du niveau de vie le plus élevé du monde. Chômage inexistant, dette minime, croissance annuelle de 5 %. Avec un secteur bancaire envahissant qui avait supplanté les activités traditionnelles du pays (pêche).


Fin 2008, la bulle éclatait. Les banques faisaient faillite, laissant des dettes équivalant à plusieurs centaines de milliers de dollars par habitant… et le niveau de vie s’effondrait de près de 20 % en quelques mois.


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Il y a quelques jours sur Al-Jazeera anglais, en provenance de Davos, on pouvait voir une interview d’Olafur Ragnar Grimsson, président islandais réélu pour un quatrième mandat en juin 2012 (notamment parce qu’il a pris la part « du peuple » dans ce scandale bancaire).


Extrait de cette entrevue du président Grimsson : « Pourquoi considère-t-on que les banques sont les saintes chapelles de l’économie moderne ? La théorie que vous devez payer pour sauver les banques, selon laquelle les banquiers peuvent jouir de leurs propres bénéfices et de leur succès, mais que ce sont les gens ordinaires qui doivent payer pour leurs échecs, au moyen des impôts et de l’austérité… cette théorie, eh bien, les gens ne l’accepteront pas sur le long terme, dans des démocraties éclairées. »


On ne saurait mieux critiquer la doctrine de l’austérité, appliquée scrupuleusement par des pays comme la Lettonie (5,5 % de chômage avant la crise, 14 % aujourd’hui), le Royaume-Uni ou l’Irlande, régulièrement cités en exemple par les tenants de la rigueur fiscale. L’Irlande qui a connu vers la même époque des malheurs similaires, mais qui - à la différence de l’Islande - a remboursé scrupuleusement les créanciers étrangers, augmentant la dette nationale de façon astronomique… L’Irlande dont le taux de chômage, début 2013, reste aux alentours de 15 %.


Et l’Islande en 2013 ? Le pays des Vikings n’a pas seulement dit « merde » aux banquiers véreux. L’État islandais a refusé de suivre les doctes conseils des spécialistes de Londres et de Bruxelles ; il n’a pas fait de la réduction du déficit et des privilèges des banques une priorité absolue ; il a même défié le droit européen. Il a dévalué radicalement sa monnaie (oui, ce petit pays farouchement indépendant dispose toujours de sa devise), et ne s’en trouve que mieux aujourd’hui.


Le niveau de vie des Islandais a certes baissé : les week-ends à Paris sont plus rares, les importations de luxe également. Mais le chômage est retombé sous les 8 %, et après l’épouvantable purge de 2008-2009, la croissance a repris à 3 ou 4 % par an. Le pays, au contraire de tous les voisins qui ont traversé des épreuves semblables, est résolument sur la voie de la récupération totale.


Et s’il y avait une autre façon de faire face à la crise ?

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François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio.

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28 commentaires
  • Luciano Buono - Abonné 4 février 2013 06 h 53

    Ca fait du bien

    Quel beau titre d'article! Et le contenu est encore meilleur. Bravo aux Islandais, un peuple résolument indépendant qui même s'il est petit en population, ne s'en laissera pas imposer. Ça me rappelle une citation de Félix Leclerc: Pour être un géant, il suffit de se tenir debout.

  • François Ricard - Inscrit 4 février 2013 07 h 00

    Pourquoi n'apprend-on pas de nos erreurs?

    Le fondamentalisme du marché est devenu le credo mondial. Cette croyance repose sur l’hypothèse d’efficience du marché; que les marchés assurent d’eux-mêmes la meilleure répartition des ressources. Mais ce postulat est faux : lorsque laissés à eux-mêmes, les marchés ne tendent pas nécessairement à l’équilibre. D’où la nécessité de les réguler. Et il n’y a que l’État qui puisse le faire.
    À la suite de la dernière crise, plusieurs économistes recommandent de : réguler la finance; réduire le pouvoir de la finance; lutter contre la fraude; abolir les paradis fiscaux; séparer les banques de dépôt des banques d’investissement; taxer les transactions financières pour créer un fonds de dépannage.
    Pourtant tous les pays occidentaux sont venus en aide aux financiers sans leur imposer vbraiment de nouvelles règles.

    • Denis Miron - Inscrit 4 février 2013 10 h 56

      «tendent pas nécessairement à l’équilibre.» Je remplacerait les mot «Pas nécessairement» par «absolument pas» car lorsque l'on parle de «marchés laissés à eux-mêmes» c'est-à-dire, dérégulés, ce sont les mafias qui prennent le relais de l'état avec ses propres règles et ça donne ce que l'on voit et entend tous les jours à la Comm. Charbonneau.
      Si tous les pays occidentaux sont venus en aide aux financiers sans imposer de nouvelles règles, c'est que tous ces mafias sont devenues des sources de financement politique importante, en convergence avec le brouillard qui entoure le marché dit licite dérégulé.
      «Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières sur le pied de guerre. Si le peuple américain permet un jour aux banques privées de contrôler le devenir de leur monnaie, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, les banques et les compagnies qui fleuriront autour des banques priveront le peuple de tous ses biens jusqu’au jour où ses enfants se retrouveront sans toit sur la terre que leurs parents ont conquis»
      Thomas Jefferson 1802

  • François Desjardins - Inscrit 4 février 2013 07 h 27

    «Et s’il y avait une autre façon de faire face à la crise ?»

    Intéressant! Rafraîchissant!

  • Serge Lemay - Inscrit 4 février 2013 08 h 41

    l'Équateur aussi

    Il y a deux semaines on a appris que l'Équateur va faire sensiblement la même chose.

    "Le Président de l’Equateur, Rafael Correa, a aujourd’hui annoncé que son gouvernement n’honorera pas le remboursement de 3,8 milliards de dollars d’obligations d’Etat, détenues par des institutions financières étrangères. Il s’agit de 39% de la dette extérieure totale du pays. Cette dernière est aussi composée de 1,5 milliards de dettes bilatérales envers certains pays et 4,3 milliards de dollars dus à des agences multilatérales, qui ne sont pas concernés aujourd’hui.

    « Je viens d’ordonner de ne pas payer les intérêts de la dette. Le pays est donc en état de défaut de paiement vis-à-vis de la dette extérieure, » déclara Correa. « Nous assumons entièrement la responsabilité de cet acte. »"

    Voilà ce que l'on a lu le 21 janvier sur le site de médiapart ! Ici les politiciens ont moins de cran que les banquiers, et ça coûte aussi cher que les routes, à quand une commission d'enquête sur les pratiques banquaires. Comment les banques ont-elles réussit à faire faillite après avoir enregistrée des profits records trimestre après trimestre pendant des décennies et que trois à six mois ont suffit à les ruiner... ??? Si une société fait des profits pendant dix ans de suite, elle devrait avoir les reins assez solide pour traverser une crise, mais le problème c'est que les banques donnent leurs profits aux actionnaires et à elurs dirrigeants au lieu de l'investir honnêtement, c'est à dire avec des perspectives de croissance raisonnables. Mais vous savez, moi ce que j'en dis ;-)

  • Raymond Chalifoux - Abonné 4 février 2013 08 h 45

    Merci pour celle-là monsieur Brousseau

    Au très célèbre "Dont ask what your country can do for you? Ask yourself "What can I do for my country" de JFK, George W Bush et Obama ont ajouté en 2008 ces quelques mots: "Unless you're a banker or a carmaker, my dear..."