D’amour et d’eau glacée

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Tout du long, je dissimulais un rictus amusé lorsqu’il était question d’Éric et Lola. J’ai connu les détails intimes de leur vie par l’intermédiaire d’un ami qui était leur chef cuisinier. Un degré de séparation, si vous voulez. Mon copain a aussi été la sage-femme de Lola en attendant que le conjoint (ou le médecin) se pointe ; comme quoi la cuisine mène à tout, même aux recettes de placenta.


Il fallait voir J nous expliquer comment il respirait en petit chien avec Lola pour l’aider à pousser. Ça valait cent piastres et même les quelques « bruns » laissés sur le comptoir de cuisine chaque matin pour qu’il aille faire les emplettes. Avec ça, pas de doute, le cuisinier n’avait pas besoin de se casser la tête avec les spéciaux de la circulaire. Lola n’avait aucune idée de ce que pouvait coûter un litre de lait. Je doute qu’elle le sache davantage aujourd’hui, même avec trois enfants.


Cette cause (perdue) a beau être loin du quotidien de la plupart des femmes - quatre domestiques, dont le chauffeur, et Lola désirait un hélicoptère pour ses déplacements —, elle nous touche toutes, surtout celles qui n’ont pas eu la bonne idée de penser à la séparation possible tout en étant conjointes de fait.


Vous avez lu les statistiques comme moi : 38 % des Québécois vivent en union libre, dont une sur deux prend le bord ; 60 % des enfants québécois naissent dans ces unions. Et c’est justement lorsqu’il y a des enfants que la mayonnaise risque de tourner, sans chef cuisinier pour la rattraper.

 

Elle gère, il mène


La sociologue Hélène Belleau, professeure à l’INRS, a agi à titre d’experte dans la cause Éric et Lola et pondu un essai - en toute liberté intellectuelle, souligne-t-elle - de 150 pages pour l’occasion. L’étude sur 60 couples, commandée par l’avocate Anne-France Goldwater, porte sur la situation des unions libres et leur gestion des finances. L’essai s’intitule Quand l’amour et l’État rendent aveugles - Le mythe du mariage automatique (PUQ). La chercheure a consacré des années au sujet couple-argent et constate que les inégalités relevées dans les finances des foyers québécois ne sont que le reflet des inégalités sociales au sens plus large. L’iniquité salariale se traduit également de toutes sortes de façons dans le couple, ne serait-ce qu’en partageant les dépenses moitié-moitié alors que madame gagne de 15 % à 30 % de moins, quand ce n’est pas davantage.


« Des femmes s’endettent dans une union pendant que le conjoint place de l’argent dans ses REER », souligne Hélène Belleau. Le prorata ne leur a pas encore effleuré l’esprit. Selon ses recherches, les plus grands marqueurs d’inégalité demeurent l’arrivée des enfants, le partage des tâches, l’écart important entre deux salaires et le fait que madame considère que son argent appartient à la famille alors que monsieur pense que son argent lui appartient…


D’ailleurs, pour le quart des couples où c’est la femme qui gagne davantage, on constate souvent que l’argent est mis en commun, pour ménager l’orgueil du mâle. « On se souvient toujours, dans un couple, d’où vient l’argent », conclut la sociologue.


Et j’ajoute qu’on oublie systématiquement, au moment de la séparation, qui se levait la nuit, qui prenait ses journées de congé (celui ou celle qui gagne le moins) et qui allait à l’épicerie. Tout ne se monnaie pas au final, car le mariage est une entreprise sentimentale.


Cette semaine, la lettre d’une lectrice écrite par Josée « la naïve » Gareau racontait dans nos pages le cas classique de la mère qui paie les dépenses courantes tandis que le conjoint de fait règle les hypothèques. À 42 ans, après 20 ans d’union, la naïve s’est retrouvée avec trois enfants, séparée, et lavée jusqu’au trognon.


« Les femmes sont au courant du prix du jus d’orange mais elles évitent les vraies questions liées au budget et aux finances personnelles. Les couples vont généralement attendre 4-5 ans avant d’aborder ces sujets de front », spécifie l’experte ès couples, qui conseillerait à tous les jeunes, plus vulnérables et naïfs, d’aller consulter une tierce personne pour mettre leurs chiffres à jour.

 

Diamonds Are Girl’s Best Friend


« C’est pas demain la veille qu’on ira chercher l’avis d’une tierce personne ! L’argent est encore un tabou absolu dans les couples », constate Lison Chèvrefils, conseillère financière et auteure de plusieurs ouvrages sur les finances personnelles des femmes et du couple. Nous avons animé L’argent n’a pas de sexe, à Canal Vie, il y a plus de dix ans. À l’époque, les femmes nous boudaient - un échec de cote d’écoute - parce qu’elles n’avaient pas envie de se faire parler de REER, de testament ou de contrat de vie commune après en avoir terminé avec la double tâche. Parlez-moi d’agencement de couleurs ou de mon point G, mais pas des trucs pour négocier mon salaire.


Les femmes n’ont toujours pas investi l’argent comme lieu de pouvoir et elles s’en repentent bien plus tard, lorsque le chum et les enfants ont déserté le navire familial. C’est à ce moment qu’elles font face au nerf de la guerre, le seul argument sonnant avant la dèche aux frais de l’État.


Forte de nombreuses interventions dans les médias populaires, Lison tente de réveiller les comateuses depuis 28 ans. Elle ne prend plus de clientes, mais nous avons toutes besoin d’une Lison dans nos vies. « Ce sont plus souvent les femmes - quand elles osent le faire - qui abordent les questions d’argent car ce sont elles qui ont le plus à perdre. Et les jeunes demeurent le plus à risque. L’argent n’est pas romantique, alors elles n’en parlent pas. »


Et cela, même après la rupture. Me Goldwater bataille d’ailleurs à ce sujet, estimant que les Québécoises et leurs enfants sont encore lésés dans le calcul des pensions.


Je connais des femmes qui ne réclament pas de pension alimentaire à leur ex pour ne pas faire de vagues. Elles préfèrent jouer les indépendantes ou les féministes - ce qui arrange bien les gars - et rejoindre les rangs statistiques des familles monoparentales appauvries.


Je vous dis ça comme ça, les filles : faire du foin n’est peut-être pas un but en amour, mais se retrouver sur la paille, non plus.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo

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Noté la sortie du livre Tricoter en attendant bébé. Je vous suggère plutôt Les bons comptes font les bons couples, de Lison Chèvrefils et Denise Archambault (Transcontinental). Au final, vous risquez d’apprendre à tricoter votre bas de laine.

 

Aimé le livre Les femmes au secours de l’économie. Pour en finir avec le plafond de verre, de Monique Jérôme-Forget. Détentrice d’un doctorat en psychologie behaviorale, madame « sacoche » nous a livré un ouvrage fouillé qui a fait bien jaser l’automne dernier. Son livre est à mettre entre les mains de tous les employeurs et s’adresse à toutes les femmes. Je m’en servirais si j’étais prof aux HEC. Elle y démontre le coût social des talents féminins gaspillés par manque de souplesse et d’innovation dans l’industrie. On gère toujours comme dans les années 50. L’ex-présidente du Conseil du Trésor propose des solutions concrètes, en phase avec l’époque, et lève le voile sur un tabou social qui perdure. Il nécessitera une législation, selon elle, comme l’ont fait l’Islande, la Norvège, la Suède et la Finlande, pour permettre aux femmes d’accéder aux conseils d’administration ou à des postes de direction.


Adoré Madame le Lapin blanc, de Gilles Bachelet (Seuil Jeunesse). Une histoire en clin d’oeil à Alice au pays des merveilles, magnifiquement illustrée et qui fait la vie dure au partage des tâches. À partir de huit ans, conseille le communiqué. Et même avant, vous dit la maman ! Un enfant de trois ans comprend que sa mère en fait plus. On peut aussi l’offrir au mari à la Saint-Valentin. La fin est charmante.

 

Reçu L’homme moderne (La Martinière), un guide de survie pour l’homme d’aujourd’hui. Je le garde pour mon B lorsqu’il partira de la maison (dans 15 ans, m’a-t-il prévenue cette semaine). Lavage, ménage, composer un bouquet de fleurs, mettre la table, les approches de séduction, mais aussi savoir faire un feu (chez nous, c’est moi la spécialiste), s’orienter, reconnaître les traces de chevreuil (ou de rouge à lèvres), entretenir ses vêtements et son sex-appeal… Tout y est, même « Quand faire un bébé ». Aussi, dans la même collection, La femme moderne. Surprise, on nous apprend aussi à cuisiner et à faire le ménage… Sexiste et pratique.

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JoBlog


Comparaisons, qu’ont pas raison

On apprenait cette semaine par le Huffington Post Québec qu’une étude publiée ce mois-ci dans la Revue américaine de sociologie affirme que, plus un homme marié consacre de temps aux tâches ménagères, moins il a de relations sexuelles.

En fait, ce que dit l’étude, c’est que si le gars se consacre à des activités traditionnellement masculines (payer les factures, tondre le gazon, etc.), il fornique davantage que s’il passe l’aspirateur ou époussette.
 

Enfiler des gants de latex le déviriliserait, quoi. Mais ce que révèle aussi l’étude, c’est que le fait de ne pas participer aux dites tâches frustre l’épouse et provoque des tensions, très mauvaises pour la vie sexuelle. No win. Je vais tenir ça mort.

 

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11 commentaires
  • Gaetane Derome - Abonnée 1 février 2013 00 h 26

    Tres bon texte.

    Comme vous resumez bien tout se qui se passe dans les relations hommes et femmes et je crois que vos suggestions de lecture pourrons aider certaines femmes.

    Ne pensez-vous pas,cependant,que le Quebec a l'instar d'autres provinces devraient s'adapter a cette nouvelle realite societale qui est l'augmentation des couples en union en libre et donc changer la loi?Comme,par exemple,en Ontario,apres 6 mois de vie commune un couple est considere comme un couple marie et a les meme droits.

  • François Desjardins - Inscrit 1 février 2013 08 h 19

    Cité de mémoire....

    Tout comme je viens de lire dans un bouquin: au début de la relation, il y a beaucoup d'amour et peu d'argent... et lors de la séparation, il n'y a plus beaucoup d'amour, s'il en reste, et il est beaucoup question d'argent!

  • André Doré - Inscrit 1 février 2013 08 h 38

    Égalité pour tous...

    Pathétique de voir comment les femmes sont décrites ici comme des poules pas de tête dès qu'elles tombent en amour. Elles ne savent rien, elles se font organiser, elles ne pensent pas à l'avenir. J'ose croire que c'est la description d'une réalité du passé et que notre jeunesse féminine est plus éduquée et renseignée que ce que Mme Blanchette nous décrit... Il faut changer la loi en effet, mais afin de permettre que les couples mariés aient tous les choix qui s'offrent aux couples qui désirent vivre en union de fait. On doit éliminer la pension alimentaire pour tous les ex-conjoints(es). On doit appuyer Me Goldwater dans sa bataille pour faire augmenter les pensions alimentaires pour les enfants. On doit forcer le percepteur des pensions alimentaires à faire son travail: il n'est pas normal que l'ex-conjointe (parce que c'est souvent une femme) doivent jouer au détective pour traquer un mauvais payeur alors que le ministère du Revenu sait très bien où travaille le délinquant. Voilà quelques-unes des avenues qui s'offrent afin de rétablir une certaine équité et une égalité pour tous.

    @ Mme Derome... Devrait-on imiter aussi les ontariennes qui, lorsqu'elles se marient, s'empressent d'adopter le nom de leur mari?

    • Gaetane Derome - Abonnée 1 février 2013 15 h 20

      @M.Dore,
      Les femmes en Ontario ont le choix de garder leurs noms ou pas.Beaucoup de jeunes femmes maintenant gardent leurs noms lors du mariage en Ontario.
      Mais la n'etait pas mon propos,je parlais des couples en union libre et non du mariage..
      Et il ne s'agit pas d'imiter personne,il s'agit d'adapter nos lois a une realite qui change.Je donnais l'exemple d'autres provinces qui ont ete plus rapides a s'adapter a ce changement.

  • Isabelle Chartrand - Inscrit 1 février 2013 09 h 28

    La pension alimentaire, ah ouain...

    «Je connais des femmes qui ne réclament pas de pension alimentaire à leur ex pour ne pas faire de vagues. Elles préfèrent jouer les indépendantes ou les féministes - ce qui arrange bien les gars - et rejoindre les rangs statistiques des familles monoparentales appauvries.»

    Que fait-on quand on a même pas les 3000$ que ça prend pour l'avocat qui va régler la pension? Je ne joue à rien, je suis juste pauvre!

  • Solange Bolduc - Inscrite 1 février 2013 10 h 31

    Bravo!

    J'ai beaucoup aimé " votre texte, et "tous les petits à côté", parfois crouistillant !

    Bravo!