Tout est possible avec Ying Chen

Il faut accepter, quand on ouvre un livre de Ying Chen, d’entrer dans une autre dimension.
Photo: Tie-Ting Su Il faut accepter, quand on ouvre un livre de Ying Chen, d’entrer dans une autre dimension.

Comment aborder ce roman ? Comment le lire ? Comment en parler ? La rive est loin, de Ying Chen, ne se laisse pas saisir. Nous sommes dans le flottement, le mystère. Nous sommes dans un temps immatériel, dans un ailleurs qui pourrait ressembler à l’éternité.


C’est comme s’il nous fallait lire entre les lignes. Ça nous échappe, ça demeure indéchiffrable. Un peu comme dans les rêves, quand les morceaux se mettent en place selon leur propre logique interne.


Mais tandis que l’on cherche des repères, que l’on cherche à comprendre ce qui se passe, ce qui s’est passé, ce qui s’en vient, un envoûtement opère à notre insu. Très étrange expérience.


Ce n’est pas nouveau. Qui a lu les romans précédents de cette écrivaine canadienne d’origine chinoise, surtout depuis Immobile, paru en 1998, s’attend à faire face à l’insaisissable, à l’inexplicable. Il faut accepter, quand on ouvre un livre de Ying Chen, d’entrer dans une autre dimension.


Déjà, dans L’ingratitude, son troisième roman, celui qui lui a valu d’être reconnue ici et en France il y a 18 ans, elle faisait parler une morte. Une morte qui réglait ses comptes avec le monde des vivants, avec sa société, son village, avec sa mère, en particulier. Mais cette morte restait ancrée dans une certaine réalité, ce qu’elle racontait pouvait apparaître plausible, jusqu’à un certain point.


Avec Immobile, la romancière a franchi un pas de plus. Elle a totalement brouillé les frontières entre le monde des morts et le monde des vivants, entre le rêve et la réalité. Depuis, le même personnage revient, de livre en livre.


Cette femme, jamais nommée, mène une vie asociale dans un village qu’elle n’aime pas, où on ne l’aime pas. Elle est mariée à un archéologue, A., qui collectionne les ossements dans son sous-sol. Elle-même se voit souvent comme un squelette. L’est-elle vraiment ?


Elle est morte plusieurs fois et elle vit avec la mémoire de ses vies antérieures. Elle s’est même métamorphosée en chatte dans Espèces, le roman qui a précédé La rive est loin. C’est dire à quel point Ying Chen se permet tout.


Mais même quand on a l’impression que l’écrivaine va trop loin, qu’elle nous entraîne dans le délire, elle parvient à nous garder sous son emprise. Quelque chose opère, on se demande quoi.


De livre en livre, le mystère demeure entier. C’est peut-être de cela qu’il s’agit : le mystère que Ying Chen insuffle à ses livres se transforme en envoûtement.


Ça ne veut pas dire qu’il y a absence totale de repères, de faits concrets auxquels se raccrocher. On sait, par exemple, que l’héroïne a eu un enfant, ou, plutôt, qu’elle a découvert un jour à sa porte un enfant, qu’elle l’a élevé comme s’il était le sien, mais qu’elle a échoué, qu’elle n’a pas su être une mère à la hauteur : l’enfant s’est enfui. Tout cela, c’était la trame d’un autre roman de Ying Chen, Un enfant à ma porte.


On sait aussi que la vie de couple de l’héroïne et de son mari s’effrite depuis longtemps. Ils vivent ensemble comme deux étrangers. Pas de tendresse, de gestes amoureux. On se demande pourquoi ils restent ensemble.


Mais peu importe ce que l’on sait déjà ou pas en ouvrant La rive est loin. L’essentiel de ce qui s’est passé avant est habilement mis en perspective. Tout en n’étant jamais expliqué par A + B…


On peut très bien entrer dans le nouveau roman de Ying Chen sans avoir lu les précédents. Honnêtement, ça ne changera pas grand-chose. Bien sûr, les lecteurs familiers de son oeuvre feront des rapprochements, des recoupements. Mais la même ambiance brumeuse demeure, on avance sans tout comprendre.


Le plus grand changement, par rapport aux autres romans de l’auteure depuis Immobile, c’est qu’on a maintenant droit à la voix du mari. Jusqu’ici, seule la femme relatait les faits, décrivait leur vie de couple décevante, usée. Elle seule donnait sa version. On pouvait se demander si tout ce qu’elle racontait n’était pas imaginaire, rêvé, si elle était saine d’esprit, étant donné ses errements, ses rappels constants des vies antérieures l’habitant.


Cette fois, le mari parle. Remarquez que lui-même se demande si sa femme n’est pas folle… Remarquez aussi qu’on sera à même de se demander de notre côté s’il n’est pas en train de devenir fou lui aussi. Mais comme ils racontent tour à tour ce qui leur arrive, nous sommes à même de confronter leurs versions. Même si, dans les deux cas, rien n’est jamais dit clairement…


Ce qui semble sûr : il y a eu un tremblement de terre ; le couple, terré au sous-sol de la maison avec les ossements collectionnés par l’archéologue, est enfoui sous les décombres. A. et sa femme n’ont jamais été si proches.


Dans les mois qui ont précédé, le mari est tombé malade. Tumeur au cerveau. Allait-il survivre ? Sa femme a eu peur de le perdre. Et ayant peur de le perdre, elle a pris conscience qu’elle tenait à lui. Le mari aussi s’est mis à voir sa femme autrement. Et maintenant ils sont là, ensemble, tandis que tout s’écroule, que tout le village autour est dévasté.


On pourrait résumer le livre ainsi. Mais c’est ailleurs que ça se passe. C’est de façon souterraine que ça agit. Même quand on a l’impression d’être totalement perdu, les images parlent. Elles sont fortes, prégnantes. Elles provoquent parfois des illuminations. Et ce qui nous semblait si loin de nous, si abstrait, prend tout son sens. Un sens métaphorique.


Voilà, c’est dans la métaphore que ça se passe. Métaphore de notre condition d’être humain. De ce pourquoi on vit, on meurt, on aime, on a des enfants. De comment on donne un sens à sa vie, à sa mort. À ce qui pourrait ressembler à l’éternité, dans un temps suspendu.


Et, de façon plus large, métaphore d’une société hypocrite, déshumanisée, en perdition. Métaphore d’un monde qui court à sa perte, qui est en train de disparaître : un monde où ne subsisteront peut-être que des fantômes errants.


À moins que je n’aie rien compris ? Tout est possible avec Ying Chen, je vous dis.

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