Le zombie comme guide et révélateur

Figure « extrême et décalée » de notre culture, le zombie contemporain est partout. Il a ses défilés annuels, comme ci-haut au Mexique, est un habitué des écrans des multiplex. 
Photo: Agence France-Presse (photo) Yuri Cortez Figure « extrême et décalée » de notre culture, le zombie contemporain est partout. Il a ses défilés annuels, comme ci-haut au Mexique, est un habitué des écrans des multiplex. 

C’est la deuxième fois que l’essayiste Maxime Coulombe me fait le coup : me captiver en traitant d’un sujet qui, a priori, ne m’intéresse pas du tout. La première fois, c’était au printemps 2010, avec Le monde sans fin des jeux vidéo, publié aux prestigieuses Presses universitaires de France (PUF). Dans cet ouvrage, Coulombe expliquait que certains jeux vidéo « s’offrent comme une façon d’apaiser, pour le sujet, les symptômes de notre (post) modernité » ; ils « ne visent pas à donner sens aux angoisses de la réalité en proposant une nouvelle transcendance, mais à les fuir », tout en permettant la construction d’une « sorte d’idéal du moi ». Sans me convaincre, la réflexion m’était apparue solide et stimulante.


Cette fois, Coulombe, qui est sociologue et professeur d’histoire de l’art contemporain à l’Université Laval, rapplique, toujours aux PUF, avec une Petite philosophie du zombie. Or, encore une fois, le sujet ne m’inspire pas. J’ai beau lire, sur la quatrième de couverture de l’ouvrage, que « les zombies sont partout, au cinéma, à la télévision, dans nos rues, chez notre libraire », je ne vois pas l’intérêt de l’affaire, que je considère comme une simple mode régressive. Toutefois, en jetant un oeil à la bibliographie, dans laquelle figurent les noms de Bakhtine, de Deleuze, de Freud et de Kant, je me dis qu’il ne doit pas y avoir que de banals zombies dans cet essai, et je ne me trompe pas.

 

Un produit psychique


Dès les premières pages, en effet, Coulombe annonce qu’il va faire du zombie « un guide pour regarder notre société occidentale », qu’il traitera le zombie comme un « symptôme de ce qui taraude la conscience de notre époque », comme une « métaphore de notre condition », comme, finalement, « le révélateur de notre époque ». Le zombie, suggère-t-il, est notre double ; il incarne nos refoulements et révèle la pulsion de mort qui nous habite. Le zombie, en d’autres termes, n’est pas qu’un « produit typiquement commercial de notre époque » ; il en est aussi un « produit psychique ».


Le zombie, au XIXe siècle, est d’abord une créature mythique haïtienne. Il s’agirait d’un individu drogué par un prêtre vaudou qui, une fois privé de sa subjectivité, serait réduit en esclavage. Le cinéma des années 1960 déplace le sens de la figure. Le zombie n’est plus un vivant presque mort, mais un mort presque vivant et cannibale, qui ne veut que dévorer des vivants « sur fond d’univers dévasté ». Plus récemment, à l’ère du sida, le zombie a été présenté comme un mort-vivant qui contamine les vivants en les mordant.


« La figure du zombie a changé, s’est transformée, a évolué, s’est adaptée aux différentes cultures qui l’auront invoquée », écrit Coulombe. Or les zombies reviennent à la mode en Occident depuis quelques années. De quoi, peut-on alors se demander, sont-ils le symptôme ?


Le zombie, explique Coulombe, est d’abord notre double. Il est presque un humain sans en être vraiment un, raison pour laquelle sa figure suscite un sentiment « d’inquiétante étrangeté ». Capable d’action (il poursuit les humains pour les manger), mais souvent réduit à l’attente (laissé seul, il répète machinalement des gestes anciens), il n’a plus de conscience. Ce zombie de l’attente, ce « vivant absent de lui-même », n’est pas sans évoquer l’individu contemporain traumatisé, brisé par un drame et, ajouterais-je, assommé par les psychotropes, privé de sa capacité de penser.

 

Une société désolidarisée


On pourrait se rassurer en se disant que de tels individus gravement traumatisés demeurent l’exception dans nos sociétés, mais Coulombe, en s’appuyant sur les thèses de Freud, de Benjamin et d’Agamben, vient briser notre quiétude. « Il y aurait toutefois, écrit-il, au coeur de la modernité, quelque chose comme un devenir-zombie. »


Le rythme de la vie moderne, en Occident, nous imposerait une suite ininterrompue de chocs traumatiques qui mènerait à une « corrosion progressive du caractère » et à une « dissolution de la subjectivité », c’est-à-dire de la capacité de penser. Le cerveau du zombie est mort, sauf dans la portion qui alimente ses pulsions agressives. Imaginer un devenir-zombie pour l’humain nous force donc à appréhender un retour à l’état de nature, dans lequel l’homme serait un loup pour l’homme, c’est-à-dire une société radicalement désolidarisée. La crainte, reconnaissons-le, n’est pas folle.


Dans ses représentations contemporaines, le zombie n’est pas qu’un double ; c’est aussi un monstre, un être abject qui nous dégoûte en nous jetant à la figure ce que nous avons dû refouler - la mort, la maladie, la sexualité brute, notre animalité, quoi - pour instaurer une société humaine, un ordre symbolique viable. Or, comme ce qui nous dégoûte est une part de ce qui nous constitue, nous conservons une curiosité un peu coupable à l’endroit de ce refoulé que nous revisitons avec amusement, sur le mode grotesque, par la figure du zombie, « symptôme, non seulement du déni de cette mort et de la chair dans notre culture, mais encore de notre incapacité à rêver un autre futur pour l’homme ».


Cette incapacité s’accompagnerait, par conséquent, d’un imaginaire de la fin, alimenté par les craintes environnementales et économiques dont on nous bombarde quotidiennement. Voir, sur écran, la « sublime » destruction de notre civilisation par des zombies aurait pour effet paradoxal de nous apaiser. « La fin de l’humanité serait notre revanche, écrit Coulombe, nous n’en serions plus victimes, car nous l’aurions, du moins imaginairement, rêvée, souhaitée. »


Figure « extrême et décalée » de notre culture, le zombie, « en étant ainsi distant de notre quotidien, en choquant notre imaginaire, voire notre société, s’offre donc comme un détour pour la regarder ». Et me voilà à philosopher avec les zombies ! Maxime Coulombe m’a encore eu.


 

louisco@sympatico.ca

2 commentaires
  • Stéphane Martineau - Inscrit 2 février 2013 08 h 50

    Merci

    Vous nous donnez le goût de lire cet ouvrage...merci pour cette recension.

  • Denis Paquette - Abonné 4 février 2013 05 h 04

    La mort surveille

    Dans mon temps on traitait certaines personnes de mésadaptés ou de délirants, il y avait des gens que l'on qualifiait d'accrochés, c'est a dire, d'accrochés aux drogues fortes et dures, aujourd'hui on les traite de Zombie, car ce sont des gens privés de libertés, des sortes de morts vivants, voila comment a évolué la perception, du hard et du heevy , nous sommes passés au morbide. Je crois que le sida y est pour quelque chose, il est venu disqualifier la vie elle-même, finis les mouvements de contestations traditionnels, aucuns délires n’est permis car la mort surveille