Perspectives - La Caisse dans le réel

Michael Sabia en parlait déjà l’an dernier. La Caisse de dépôt veut plus de stabilité à long terme. Elle veut prendre ses distances de marchés souffrant de « court-termite », prisonniers de l’instantanéité de l’information et des distorsions provoquées par les rumeurs et les modes du moment, disait le grand patron de l’institution en juin 2012. La Caisse veut réduire son exposition à la volatilité des marchés boursiers en empruntant davantage la voie des placements privés et des engagements à long terme.


L’approche reprend celle des Warren Buffet et Stephen Jarislowsky du monde de l’investissement. Elle s’inspire aussi par les succès remportés, à son échelle, par le Fonds de solidarité des travailleurs FTQ. La Caisse comprend qu’elle peut jouer de tout son poids dans la recherche d’occasions de rendements dignes de ce nom.


Ce virage « économie réelle » est déjà bien engagé, la Caisse ayant multiplié depuis près d’un an les placements privés auprès de piliers québécois. Elle a accompagné CGI et Genivar dans leur déploiement à l’international, appuyé les visées du CN dans le cadre du Plan Nord, contribué à l’implantation d’Iris Capital à Montréal et accentué sa présence aux côtés de la Banque Laurentienne et de SSQ. Elle a également joué de son influence chez Rona, qui a esquivé l’offre hostile de Lowe’s.


D’ailleurs, l’épisode Lowe’s-Rona, qui a précipité le départ du président Robert Dutton, est révélateur d’une nouvelle époque et d’un changement de mentalité. Au cours des décennies 1980 et 1990, les dirigeants d’entreprise préféraient fuir une Caisse omnipotente, dont l’influence pouvait traduire une ingérence politique. Aujourd’hui, ils apprécient la puissance financière de l’institution et sa capacité à jouer un rôle d’actionnaire patient, sans autre interventionnisme. L’épisode Rona étant survenu alors que la Caisse amorçait son nouveau virage, on comprend que Michael Sabia se soit senti obligé de défendre l’indépendance de la Caisse. Mardi, lors d’une rencontre avec les médias, il a déclaré que la Caisse, sans se transformer en un actionnaire activiste, a la capacité et peut sentir le devoir de faire entendre sa voix, « de façon constructive », lorsqu’un changement de trajectoire est requis.


Dans le cas de Rona, les actionnaires institutionnels n’ont rien eu à se mettre sous la dent avec leurs placements dans le détaillant canadien depuis la récession de 2008-2009. L’action a végété longtemps sous les 10 $ avant que les rumeurs sur Rona ne s’activent en avril 2012, et que Lowe’s manifeste son intention. La Caisse a joué des muscles. « Il y a des gens qui croient qu’une sorte de téléphone rouge a sonné sur mon bureau et qu’on m’a ordonné de barrer cette offre […] Ça ne se passe pas comme ça », a soutenu Michael Sabia. Il a ajouté que la Caisse avait fait ses devoirs, qu’on avait bien évalué le potentiel de Rona, qu’il était hors de question de la laisser partir. « Pas à ce prix-là. »


Cette parenthèse étant fermée, la Caisse peut se différencier des directions précédentes, qui avaient adopté des stratégies plus cycliques. Qui avaient surtout joué le marché, en ayant recours à l’effet de levier, aux véhicules hybrides, à d’autres produits structurés ou dérivés, ou encore aux fonds alternatifs et autres approches prétendument non corrélées aux marchés. La carte des placements privés et des partenariats, au Québec comme à l’international, est d’autant plus intéressante à jouer que le marché obligataire offre des rendements chétifs et qu’une hausse des taux d’intérêt apparaît sur le radar. Avec toutes ces banques et assureurs invités à accroître leurs positions liquides et la qualité de leurs fonds propres ; avec tous ces projets d’infrastructures, énergétiques, liés aux ressources naturelles et aux services publics à développer ici et là sur la planète : avec, aussi, cet immobilier commercial recherchant de nouveaux propriétaires, une institution comme la Caisse, cotée AAA et disposant d’une entrée de fonds constante, devient un partenaire incontournable. Et cela se monnaye.


Pendant ce temps, en Bourse…

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