#chroniquefd - Affligeant!

Le mot « affligeant », tout comme ses dérivés « affligé » ou « affliction » en font partie. À tel point que si cette séquence de lettres était cotée à la Bourse, on en parlerait déjà dans les pages spécialisées comme d’une « valeur à la hausse ». Valeur dans laquelle l’investissement collectif va se poursuivre d’ailleurs. Tristement.


Il suffit de tendre un peu l’oreille pour sentir ce nouveau vent porteur d’affliction qui, doucement, semble sur le point de supplanter les mots « malaise », « outré » ou même « grotesque » qui, dans les dernières années, ont nourri ce même phénomène de vague d’adoption inspirée, plus ou moins massive, d’un mot jusque-là presque enterré dans la masse par les locuteurs d’un territoire donné.


En ce début d’année, le mot a trouvé un terreau fertile pour un peu mieux exister. Dans les espaces privés, les expressions « je suis affligé » ou « cela m’afflige » s’imposent pour nommer avec un peu plus de précision l’instant présent, mais surtout pour surligner ses dérives, ses agacements, ses indolences, ses inerties masquées par des sourires, ses excès de passivité justifiés par le remâchage d’idées anciennes, dont on ne semble pas vraiment voir arriver la fin, l’éradication ou la résolution.

 

L’affliction et son carburant


Ainsi, devant une énième mise en lumière devant la commission d’enquête sur les contrats publics d’un système de corruption mettant en interrelation douteuse des élus, des fonctionnaires et des entrepreneurs, le téléspectateur peut sentir un sentiment d’affliction l’envahir. Idem quand il entend parler de la volonté du gouvernement fédéral de poursuivre pour les deux prochaines années sa commémoration de la guerre de 1812, un projet accablant en 2012 en raison de son interprétation impressionniste à des fins de construction identitaire de faits historiques pas très signifiants et qui, en 2013, ne peut que devenir affligeant.


Le carburant à l’affliction ne manque pas. Récemment, sur une autoroute provinciale le mot s’est imposé devant l’énorme visage de la juge France Charbonneau, qui préside la commission portant son nom, placé sur un panneau publicitaire démesurément gros.


À la tête d’un processus démocratique dont l’importance est inversement proportionnelle au temps qu’il a fallu pour le mettre en place, la femme de loi, l’incarnation de la justice avec un grand « j » est désormais, pour une chaîne d’information continue, érigée en « produit d’appel » et sa commission dépeinte par une affiche en divertissement télévisuel chargé d’attirer les masses pour séduire les annonceurs.


On aurait pu croire que ce déballage de comportements honteux, cette exposition de l’individualisme vénal étaient surtout là pour permettre de refonder, à moyen terme, de manière plus saine et plus respectueuse du « Nous » la gestion des fonds publics. Le détournement d’une institution qui donne un peu de lueur d’espoir dans un environnement qui n’est pas toujours gâté, à des fins commerciales qui plus est, a tout pour… affliger.

 

L’inertie qui perdure


C’est sans doute une question d’abus jumelé à une trop grande persistance dans le temps de l’insoutenable malgré les dénonciations et les signes d’écoeurement : désormais l’exploitation, sous toutes ses formes, a un fort potentiel de devenir affligeante. Il en va de même pour la tromperie - à l’exception de celle admise récemment par Lance Armstrong, bien sûr, parce qu’elle n’était pas une surprise -, surtout lorsque cette tromperie est érigée en système.


L’affliction est également alimentée par l’inertie, par l’immobilisme apparent ou avéré d’institutions, par l’attentisme dans certains espaces sociaux, qui, à une époque où les mutations en cours annoncent une nouvelle façon d’appréhender le présent, préfèrent regarder derrière, sans doute pour éviter l’étourdissement.


Attendre plus d’une heure dans une salle d’attente, alors qu’un réseau assez déployé de téléphones dits « intelligents » permettrait d’informer le patient 15 minutes avant que son tour arrive, est effectivement affligeant.


L’affliction, l’affligeant, l’affliger, qui se formulent avec une certaine facilité en ce moment, sont d’ailleurs à considérer avec sérieux puisqu’ils portent en eux le chagrin, la tristesse, mais également la peine de se voir, collectivement ou individuellement, dans un cul-de-sac, alors qu’on a agité les bras pour éviter cette destination finale de laquelle on ne semble plus trop savoir comment sortir. La mathématique du dernier scrutin provincial, en exprimant une division profonde et parfois malsaine, a sans doute, chez plusieurs, posé les germes de ce début de vague langagière.


Le mot témoigne aussi d’une séquence évitable que l’on n’a pas réussi à éviter, si l’on replonge un instant dans Victor Hugo qui écrivait : « De l’accablement, on monte à l’abattement, de l’abattement à l’affliction. » En espérant bien sûr que ce soit un dernier palier. Pour être un peu moins affligé.

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