L’éléphant dans la pièce

Ils n’ont pas aimé entendre l’ancien ministre des Finances rappeler à Philippe Couillard ses liens d’affaires avec Arthur Porter, qui s’est réfugié aux Bahamas pour éviter les questions de la SQ, de même que ses années de service en Arabie saoudite.


En point de presse, il a écarté du revers de la main l’argument de l’ignorance utilisé par M. Couillard : « Vous ne vous associez pas à quelqu’un pour partir une compagnie si vous ne le connaissez pas. » Et vlan !


Le troisième candidat, Pierre Moreau, avait déjà ressassé le passé de M. Couillard au cours d’une entrevue accordée au Devoir en début d’année, mais il n’avait pas osé récidiver au cours des deux premiers débats. Depuis le début de la course, ce doute lancinant sur l’éthique du favori des preneurs aux livres n’en fait pas moins figure d’éléphant dans la pièce.


On avait senti M. Bachand tiquer lors du débat de Québec en l’entendant déclarer qu’il avait toujours respecté « les plus hauts standards d’éthique » avant, pendant et après son passage en politique, même s’il avait négocié son association avec un fonds privé d’investissement en santé alors qu’il était toujours membre du gouvernement.


L’épisode saoudien de la carrière de son rival l’agaçait, mais il ne l’avait encore évoqué qu’indirectement, en soulignant que lui-même avait oeuvré durant toute sa vie au sein d’organisations publiques ou privées bien québécoises.


La coupe a débordé samedi quand M. Couillard a répété qu’on avait trop tardé à créer la commission Charbonneau. À ses yeux, ce blâme adressé à ses anciens collègues témoignait non seulement d’un manque de solidarité, mais aussi d’une hypocrisie indécente pour un homme aux principes aussi élastiques.


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Même si M. Bachand a de toute évidence un retard à rattraper, une attaque aussi brutale n’est pas dans la culture du PLQ. Elle aurait surpris même au PQ, où les couteaux volent généralement plus bas. Durant la course à la succession de Bernard Landry, aucun des huit adversaires d’André Boisclair n’avait osé lui reprocher publiquement sa consommation de cocaïne, préférant laisser cela aux bons soins des journalistes.


M. Bachand était conscient du fait que sa sortie créerait des remous au sein du parti, ainsi que du risque de voir le PQ ou la CAQ en faire leur miel au cours de la prochaine campagne électorale. Peut-être a-t-il calculé que le risque serait moindre que des images du débat se retrouvent dans la publicité péquiste s’il était tenu en anglais.


Le message envoyé aux militants libéraux n’en est pas moins clair. M. Couillard peut bien s’indigner d’être condamné par association, mais si M. Bachand estime que l’éthique pose problème, ils peuvent être assurés qu’elle deviendra un thème important de la prochaine campagne s’il devient chef.


On savait déjà que la cohabitation entre les deux hommes qui ne veulent plus jouer le rôle de numéro 2 serait difficile, même si l’un et l’autre ont assuré qu’ils se rallieraient au vainqueur. Elle est devenue carrément inimaginable. Dimanche, à Gatineau, M. Couillard a cru voir son rival lui tendre un rameau d’olivier, mais il est certainement le premier à savoir qu’il ne peut plus y avoir qu’une réconciliation de façade.


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Outre la question de l’éthique, la façon dont M. Couillard tente continuellement de ménager la chèvre et le chou tombe manifestement sur les nerfs de l’ancien ministre des Finances, auquel on a pu reprocher bien des choses, mais jamais d’avoir tenté de faire croire qu’on pouvait avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre.


M. Couillard affirme dans un premier temps qu’il se contenterait d’indexer les droits de scolarité, mais il ajoute dans un même élan qu’il faudrait probablement les augmenter davantage. M. Bachand est également bien placé pour savoir qu’il est illusoire de penser qu’en misant sur le développement économique, on pourra maintenir les services publics à leur niveau actuel simplement en indexant les tarifs.


Son passé péquiste, que M. Moreau lui reproche constamment à demi-mot, mais que M. Couillard pourrait bien décider de rappeler plus clairement, a sans doute retenu M. Bachand de s’interroger sur l’intrigant séjour de M. Couillard au comité de surveillance du Service canadien du renseignement de sécurité, qui constitue un précédent pour un homme qui aspire à gouverner le Québec.


À tous égards, ces deux-là semblent faits pour ne pas s’entendre.

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