Théâtre - Création collective 2.0

On a appris la semaine dernière, sous la plume du collègue Fabien Deglise, la décision de la Ville de Montréal de renouveler l’achat et la maintenance de ses outils de gestion numérique auprès de la multinationale Oracle, géant du logiciel. La nouvelle fut accueillie avec « stupeur et consternation » par les adeptes des logiciels libres et des données ouvertes, une philosophie basée sur la collaboration et le partage, qui s’opposent aux grandes firmes comme Microsoft qui vendent à prix d’or les droits d’utilisation et les services de maintenance de leurs différents produits.

Le concept de « source ouverte » (open source) est d’actualité. D’abord conçues par et pour des programmeurs, de nombreuses plateformes mises en ligne correspondent à autant de laboratoires virtuels où une communauté hétéroclite et disséminée partout sur la planète peut travailler à la conception et au développement de logiciels libres en temps réel en intervenant directement dans les lignes de code accessibles à tous. L’idée fait des petits : pourquoi, avancent certains, ne pas inviter la population d’une ville ou d’un pays à collaborer à la rédaction de différents projets de loi, par exemple ? Et qu’en est-il des possibilités de création artistique ? Un jeune collectif théâtral de Montréal a décidé de tenter le coup.


Autour d’une table…


C’est dans un espace de socialisation presque archaïque mais non moins sympathique - le café du coin - que j’ai rencontré Martin Bellemare, Félix Monette-Dubeau et Francis-William Rhéaume, les trois fondateurs du Théâtre LA45. Le premier est auteur, les deux autres sont acteurs, tous trois diplômés de l’École nationale. Outre le spectacle Programme double -Théâtre viril et sportif, présenté en mars 2011 à la salle Fred-Barry, la jeune compagnie avait également produit l’année précédente de courtes fictions dramatiques sous forme de baladodiffusions à écouter dans les lieux urbains ayant inspiré fables et personnages.


Rhéaume confie que la mobilisation citoyenne observée durant la crise étudiante l’a beaucoup fait réfléchir sur les possibilités de l’action collective. Découvrant par l’entremise d’une conférence la plateforme GitHub, il s’est rapidement demandé si ce genre d’outil pouvait trouver une application dans le champ de la création théâtrale. Appuyé par ses deux comparses, il a alors tracé les grandes lignes de Source Libre, un projet lancé cette semaine et regroupant 24 auteurs dramatiques qui se livreront pendant trois mois à un exercice de coopération sans coordination.


Félix Monette-Dubeau qualifie ce processus de « façon non hiérarchisée de travailler sur le même objet » ; un petit code de conduite est proposé afin que l’ambiance demeure cordiale, mais c’est tout, aucun modérateur n’interviendra pour prendre des décisions. Caché derrière un pseudonyme, chaque auteur peut se connecter à toute heure du jour pour venir ajouter, retrancher, corriger des répliques, introduire de nouveaux personnages, etc. Le site enregistre chaque modification et permet à tout instant de revenir en arrière.


Renouer avec la création collective


Martin Bellemare, dont le texte Le chant de George Boivin a été joué l’automne dernier par Pierre Collin, met pour sa part l’accent sur le geste d’écrire : « Souvent, que ce soit en politique ou alors en processus de création collective théâtrale, il y a beaucoup de discussion, ça traîne, on s’organise en comités… Ici, l’opinion de chacun s’exprimera dans l’action. » C’est la récupération et le développement par le plus grand nombre d’une proposition individuelle qui tiendront lieu de vote de confiance implicite.


L’entreprise comporte évidemment son lot de défis liés au mélange des styles, à la susceptibilité de chacun, à l’éventuelle tendance de certains à vouloir prendre le contrôle, etc. Quel thème, quelle forme, quelle langue permettront de fédérer autour d’un même objet le travail de 24 personnalités artistiques aux sensibilités variées ? Les trois gars de LA45 reconnaissent que l’issue de l’expérience s’avère impossible à prévoir et que l’échec est possible, mais leur enthousiasme est assez contagieux.


Voilà qui aurait bien plu à Robert Gravel, grand amateur de ce type d’approche ludique de la création et dont les nombreux jeux d’écriture collective auront souvent débouché sur des spectacles du Nouveau Théâtre expérimental comme La Californie (1984) et La pipe à papa (1989 et 1992).


Une lecture publique du résultat final de Source Libre est déjà prévue au Théâtre de Quat’Sous en mai. D’ici là, tout internaute pourra suivre en direct l’écriture de la pièce sur le site qui sera officiellement mis en ligne le 1er février à 13 h : source-libre.org/.