Quelque part entre Marois et David

Kathleen Wynne - 59 ans - est lesbienne, mariée sous les auspices de la loi sur les conjoints de même sexe, grand-mère (à la suite d’un premier mariage) de quelques petits-enfants… et bientôt la 25e première ministre de l’Ontario.

Je vous l’écris dans cet ordre, qui détonne avec la convention qui consiste à ne pas braquer les projecteurs sur la vie privée des personnages politiques, parce que Mme Wynne elle-même a jugé que le sujet de son orientation sexuelle était incontournable lors du congrès qui l’a élue pour succéder au premier ministre Dalton McGuinty ce week-end.

« L’Ontario est-elle prête à élire un premier ministre gai ? Vous avez tous entendu la question, a-t-elle lancé aux délégués dans un discours remarquable samedi. Vous avez tous entendu la question, mais entendons-nous sur ce qu’elle veut dire : une femme gaie peut-elle gagner ? Tel est le sens de la question. »


La réponse - en ce qui a trait à l’Ontario - ne viendra pas avant une prochaine campagne électorale. Et il y a fort à parier que ce scrutin, quand il aura lieu, sera davantage un référendum sur la décennie au pouvoir des libéraux à Queen’s Park que sur l’orientation sexuelle de leur chef. D’ici là, ce qui ne fait pas de doute, c’est que ce n’est pas faute de choix que les militants libéraux ont élu Kathleen Wynne samedi soir.


Depuis ses débuts, la campagne à la direction du PLO était une lutte à deux. L’ancienne ministre Sandra Pupatello, qui a perdu par un peu moins de 300 voix au terme de trois tours de scrutin, est ce qu’il convient de décrire comme une force de la nature politique. D’ailleurs, c’est cette dernière que le Toronto Star et le Globe and Mail avaient choisi d’appuyer en éditorial. Le ralliement de trois des quatre autres candidats dans la course au cours du vote de samedi a valu sa victoire à Mme Wynne.


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Le gouvernement que Dalton McGuinty lui laisse en héritage est minoritaire. Le Parti libéral au pouvoir depuis trois mandats doit composer avec une soif cyclique de changement que l’arrivée d’un nouveau chef n’assouvira pas nécessairement.


La situation fiscale de la province est encore plus épineuse que celle du Québec.


Parmi ses premières tâches, Mme Wynne devra nommer un ministre des Finances. Le titulaire actuel du poste, Dwight Duncan, a choisi de tirer sa révérence à la faveur du départ du premier ministre McGuinty. Il laisse derrière lui un déficit de 12 milliards de dollars.


Pendant que les militants arpentaient l’ancien Maple Leaf Gardens au centre-ville de Toronto ce week-end, des milliers de syndiqués descendaient dans la rue. Les grandes centrales ontariennes - à commencer par les enseignants - accusent le gouvernement de faire porter aux travailleurs l’odieux de son régime d’austérité.


En septembre dernier, le PLO a perdu une forteresse du Sud-Ouest ontarien au NPD. En termes de signaux inquiétants, cette défaite s’apparentait à celle essuyée en pleine crise étudiante par les libéraux québécois dans Argenteuil en juin dernier. La course au leadership ontarienne n’a pas eu pour effet de renverser la glissade des libéraux dans les intentions de vote.


 

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Pouvoir oblige, la course à la succession de Dalton McGuinty n’a pas donné lieu à un grand brassage d’idées. Tous les candidats avaient siégé au Conseil des ministres plus ou moins récemment.


Kathleen Wynne a dirigé quatre ministères depuis son arrivée à Queen’s Park en 2003. En 2007, le chef du Parti progressiste-conservateur John Tory avait choisi de personnaliser sa campagne contre la politique libérale en éducation en se présentant contre Mme Wynne. Elle était alors à la tête de ce ministère. Mal lui en a pris puisqu’elle l’a battu à plate couture.


Dans la course libérale, Kathleen Wynne était résolument identifiée au courant progressiste. Dans une vie antérieure sur la scène municipale de Toronto, elle avait la plupart du temps fréquenté les mêmes barricades que les néodémocrates. À l’époque de la création de la mégaville de Toronto, elle était aux premières lignes du mouvement citoyen contre les fusions municipales.


À certains égards, le parcours de Kathleen Wynne s’apparente davantage à celui de Françoise David qu’à la longue marche vers le pouvoir de Pauline Marois. Cela dit, les deux premières ministres vont certainement se trouver davantage d’atomes crochus qu’elles n’en ont respectivement avec le premier ministre Stephen Harper. (En passant, Kathleen Wynne se débrouille en français même si elle a oublié d’en faire usage samedi soir.)


Sur un plan plus large, on imagine qu’à l’avenir et devant la présence au pouvoir d’une première ministre ontarienne qui loge à gauche de sa collègue québécoise, ceux qui maintiennent qu’une grande longueur d’avance progressiste démarque le Québec du reste du Canada se garderont peut-être une petite gêne.


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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

8 commentaires
  • Robert Morin - Inscrit 28 janvier 2013 01 h 14

    Conception dépassée

    Je ne définie aucunement la nation québécoise par rapport à la province de l'Ontario ou à la nation canadian. Vous savez ce qui me trouble chez des gens comme vous, Mme Hébert, c'est d'être incapable de croire que le Québec a sa propre personnalité, pas meilleure et ni pire. La sienne tout simplement. C'est pourquoi j'ai admiré les français qui ont manifesté contre le mariage pour tous en se foutant de ce que les autres sociétés en pensent et font sur leur territoire.

    • Lucas Roux - Inscrit 28 janvier 2013 13 h 56

      Lisez bien, M. Morin: Mme Hébert écrit simplement (et avec raison) que le Québec n'est peut-être pas véritablement plus progressiste que le reste du Canada. Cela ne veut aucunement dire que le Québec ne se démarque pas autrement.

      Le Canada est tellement provincialisé qu'il est facile d'oublier que la gauche a été et est une force considérable en Ontario, dans les Prairies, en Colombie-Britannique ou dans les Maritimes, et que son pendant québécois pâlit parfois devant la comparaison.

      Je trouve qu'on ne le dit pas assez souvent; non pas que ce soit un argument de fédéraliste pour autant: il y a déjà assez de choses à dire sur ce qui défini la "personnalité" du Québec pour ne pas avoir à s'en inventer.

      Lorsque j'en parle dans mon entourage, les réactions sont très semblables à la vôtre: l'accusation de négationisme tombe vite. Et pourtant il y a bien des forces progressistes qui s'épanouissent dans le ROC, et le Québec ferait bien de les reconnaître - on n'a jamais trop d'amis.

    • Robert Morin - Inscrit 28 janvier 2013 20 h 41

      Des amis, faut pas charrier quand même.

  • Gilles Bousquet - Abonné 28 janvier 2013 06 h 52

    Oublier le français à Toronto au niveau provincial...

    Normal.

  • Marc Blanchard - Inscrit 28 janvier 2013 09 h 32

    Il faudrait arrêter de croire, d'écrire et de dire que Françoise David est "progressiste".

    La vanité, le sectarisme et la mauvaise foi ne sont pas des qualités de gauche.

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 28 janvier 2013 11 h 09

      Oh là ! "Sectarisme et mauvaise foi" chez Françoise David, vous y allez trop fort, M. Blanchard. Naïveté oui, un certain manque de lucidité, oui, mais "mauvaise foi", non.

    • Jean-Sébastien Ricard - Inscrit 28 janvier 2013 11 h 49

      En espérant que vous ne considérez pas également comme une «qualité de gauche» le fait de ne pas apporter de justification ou d'argument pour supporter le type d'attaque ad hominem que vous faites...

  • Marc Bégin - Inscrit 28 janvier 2013 12 h 12

    Gauche-Droite

    Diviser la société sur de telles divisions simplistes,c'est faire le jeu de Harper.Gauche-droite-gauche,cela nous mène au militarisme.