Meurtrière non-intervention

En réalité, pour les Syriens dans leur ensemble, ce n’est pas « reparti de plus belle » : ça n’a pratiquement jamais cessé depuis 18 ou 20 mois. Plus de 60 000 personnes - en majorité des civils - ont péri sous les balles ou les missiles de l’armée et des milices du régime (ou dans certains cas, aux mains de milices d’opposition). Plus de 625 000 personnes ont fui la Syrie. Sans compter les « déplacés de l’intérieur », réfugiés dans leur propre pays : peut-être deux millions de personnes.


Ce sont des enfants frappés par la dysenterie, grelottant sous la pluie ou la neige d’un hiver exceptionnellement froid. Ce sont d’anciens voisins qui partageaient des espaces communs et que le régime a montés les uns contre les autres, certains opportunistes sectaires venant par la suite souffler sur les braises de la haine interethnique ou interconfessionnelle. C’est une misère matérielle sans nom, dans des villes naguère confortables comme Alep. Ce sont des États voisins - Jordanie, Liban, Turquie, Irak - mis à l’épreuve sur le plan humanitaire, mais aussi politique.


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Autant l’intervention occidentale est apparue comme un facteur déterminant dans deux crises récentes (Libye, Mali), autant dans l’affaire syrienne c’est le contraire, la non-intervention, qui paraît rétrospectivement capitale. C’est l’un des facteurs décisifs qui peuvent expliquer la prolongation de cette guerre et le maintien de Bachar al-Assad au pouvoir. Et tout particulièrement : la non-intervention des Occidentaux.


« L’impérialisme » et le « néo-colonialisme », rituellement fustigés lorsqu’il est question d’intervention occidentale au Proche-Orient ou en Afrique, sont singulièrement absents sur le front syrien. En fait, tout au long de cette crise, ils se sont scrupuleusement tenus à distance. Et le blocus diplomatique russo-chinois à l’ONU n’est qu’une partie de l’explication.


Il n’y a qu’à voir jusqu’à quel point - pendant de longs mois en 2011 - Washington a voulu, tellement voulu, croire aux promesses réformistes de Bachar, qui n’étaient que temporisation et poudre aux yeux. Et comment, par la suite, tout en rompant moralement avec le « boucher de Damas », on s’est bien gardé - avec ou sans bénédiction de l’ONU - de mettre le début de l’embryon d’un petit doigt dans ce qui était perçu comme un épouvantable engrenage. Les dénonciations morales du régime syrien ne valaient pas cher, si elles n’étaient pas suivies d’action. Elles ne le furent pas.


On ne saura jamais, par exemple, si l’imposition par l’OTAN - très tôt dans le conflit - d’une zone d’interdiction aérienne contre l’armée de Damas, aurait pu (ou non) tuer dans l’oeuf les horreurs potentielles du théâtre syrien, en intimidant Bachar al-Assad, ses milices et ses services de renseignements.


Mais ce qu’on peut assurément constater aujourd’hui, ce sont les effets de la non-intervention occidentale. Une armée de l’air qui bombarde impunément les citoyens de son propre pays. La graduelle montée en puissance des milices islamistes (soutenues par des monarchies du Golfe), au détriment des modérés laïques et non sectaires qui formaient le coeur initial du mouvement de protestation. Sans oublier une indicible souffrance humaine, qui n’était pas inévitable.


On dira ce qu’on voudra de l’intervention occidentale en Libye, et notamment qu’elle avait vite outrepassé, à l’époque, son mandat onusien officiel. La chute de Mouammar Kadhafi a été suivie, dans ce pays, d’une situation complexe, d’une pacification toujours inachevée, et d’une sauvage exportation d’armes et de combattants vers le Sahel. Tout cela est vrai. Mais la liberté est parfois chaotique. Et ce 17 mars 2011, la résolution 1973 du Conseil de sécurité avait littéralement sauvé du massacre les insurgés de Benghazi (un massacre d’ailleurs explicitement annoncé par Kadhafi et ses affidés). Tout comme l’intervention de la France au Mali - sans préjuger de la suite - a probablement sauvé, dans un premier temps, Bamako des griffes de l’islam radical.


On avait accumulé - depuis une vingtaine d’années - plusieurs exemples d’interventions occidentales dans l’après-guerre froide, de leurs bienfaits et de leurs saloperies. Aujourd’hui, on dispose d’un test, grandeur nature, qui nous renvoie au visage les effets pervers de la non-intervention.

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