Le poison du pouvoir

Sauf surprise confondante, les deux grands partis nationaux, le Parti du Congrès (au pouvoir depuis 2004) et le BJP (Parti du peuple indien, pataugeant dans l’opposition) ont maintenant désigné leur candidat au poste de premier ministre en vue du scrutin national. Pour avoir facilement remporté, fin décembre, une troisième élection consécutive dans l’État du Gujarat, Narendra Modi, chef autoritaire et icône de la droite hindoue et entrepreneuriale, portera sans aucun doute les couleurs du BJP. Il ne fait pas l’unanimité au sein de l’élite brahmane du parti - Modi est de basse caste -, mais il a trop de poids politique et trop d’argent pour que le BJP ne se rassemble pas derrière lui.


Rahul Gandhi, héritier du trône de la dynastie Nehru/Gandhi, sera candidat du Congrès. L’évidence en a été un peu plus confirmée la semaine dernière dans le cadre d’une importante réunion partisane à Jaipur, au Rajasthan, au cours de laquelle il a été nommé vice-président du Congrès, devenant ainsi le numéro deux du parti, derrière sa mère, Sonia. Le Congrès, obsédé de lignée, attend énormément de Rahul, petit-fils d’Indira Gandhi, arrière-petit-fils de Jawaharlal Nehru, père de l’indépendance. Mais c’est un héritage qui, fondamentalement, a toujours semblé lui peser. Les médias l’ont depuis longtemps baptisé le « prince réticent ». Le divin enfant a 42 ans, est député au Parlement depuis huit ans, projette une image de modernité, mais les Indiens attendent encore qu’il se mette à parler - à intervenir plus activement dans les dossiers chauds de la vie nationale. C’est à peine s’il a ouvert la bouche en décembre quand la rue s’est mise en colère contre la violence faite aux femmes. Quelle occasion ratée !


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« Le Congrès est maintenant ma vie, le peuple de l’Inde est ma vie, a-t-il promis, avec emphase, dans son discours d’acceptation à Jaipur. Je vais me battre pour ce parti et pour les Indiens. Me battre de toutes mes forces. »


Entrée en scène réussie, ont jugé les commentateurs, en l’invitant à bouger. Un ministre un peu trop expansif a comparé l’événement à « l’émergence d’Obama de 2008 ». Rahul a aussi eu ces mots - plutôt candides - sur le « poison » du pouvoir : « Hier soir, ma mère est venue dans ma chambre [Oui, Rahul habite encore chez sa mère - Un Tanguy !], s’est assise avec moi, et a pleuré… parce qu’elle comprend que le pouvoir que tant de gens recherchent est un poison… »


Rahul, beau cas d’analyse psycho-politique… En fait, les descendants de la dynastie donnent la nette impression depuis Indira - assassinée en 1984 par ses gardes du corps sikhs « avec lesquels je jouais au badminton » - de n’avoir jamais accepté l’exercice du pouvoir qu’à reculons. Ce fut le cas de Rajiv, après l’assassinat de sa mère, devenu premier ministre à son corps défendant, forcé d’abandonner sa carrière de pilote d’avion chez Air India… Ce fut ensuite le cas de Sonia, sa timide épouse italienne, qui résista corps et âme pendant des années aux pressions pour qu’elle prenne la tête du Congrès… C’est aujourd’hui le lot du fils Rahul…


Il n’est pas exagéré de penser que ce que sera l’Inde dans dix ou quinze ans sera largement le résultat des choix qu’elle est en train de faire - économiques, sociopolitiques, environnementaux… L’Inde n’est pas un long fleuve tranquille. C’est un pays qui traverse des moments déterminants. Un pays de plus en plus divisé entre ses multiples identités régionales. Dix millions de jeunes entrent sur le marché du travail par année. On en fait quoi ? « L’Inde est jeune et impatiente, a constaté Rahul. Les jeunes ne resteront pas là, à regarder silencieusement… Le gouvernement est déconnecté, le fait d’une minorité qui prend les décisions derrière des portes closes… Le pouvoir, il faut s’en servir pour rendre les gens plus forts, plus autonomes. » On n’entend pas souvent au sommet du pouvoir à Delhi ce genre de discours citoyen. Reste à l’appliquer.


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Il faut dire, à sa défense, que Rahul s’est beaucoup investi dans la démocratisation du Parti du Congrès, qui, comme toutes les machines partisanes du pays, est autoritaire et corrompue. Mais il prêche dans le désert. Il a commencé par tenter de réorganiser l’aile jeunesse dans l’espoir d’y apporter du sang neuf et plus libre de penser, sans succès probant jusqu’à maintenant.


Reste qu’il a mis le doigt sur un gros bobo. Dans les années 60, Indira décida d’interdire les dons électoraux d’entreprises pour bloquer la croissance de partis qui menaçaient l’omnipotence du Congrès. Cela ouvrit toute grande la porte au financement électoral illicite et à la criminalisation des partis politiques. On est en 2013, le problème demeure entier. Déconstruire ce système est l’un des grands défis de la démocratie indienne.

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