Firmes d'ingénierie - Une crise éthique devenue crime

Les firmes en cause n’ont pas seulement enfreint la loi sur le financement des partis, elles ont aussi violé le droit du citoyen d’élire des représentants de son choix. Comme les mafias de la construction, elles ont volé des fonds publics et ajouté au fardeau des contribuables de Montréal. Elles ont corrompu des fonctionnaires et sapé les pouvoirs du conseil, du comité exécutif et d’autres instances de contrôle à l’Hôtel de Ville. On ne parle plus d’éthique, mais de crime.


Ce sont là des activités de collusion, de corruption et d’escroquerie, aux formes moins musclées, certes, que les pratiques des Hells, mais non moins néfastes aux droits des citoyens, à la sécurité du public et au fonctionnement des institutions. Témoignant à la commission Charbonneau, le « porte-parole » des firmes, Michel Lalonde, aura fait passer pour des « investissements » ce dont aucun professeur de Polytechnique ne voudrait être la victime. Ce vocabulaire trahit une triste morale dont le génie n’a cependant pas le monopole.


On savait que les multinationales n’ont guère de scrupules dans le traitement de leurs affaires « à l’étranger », bien qu’il leur soit arrivé de frauder le fisc chez elles, voire de graisser la patte d’un chef de parti. On a appris, depuis, qu’une firme québécoise, SNC-Lavalin, faisait aussi partie des entreprises occidentales décrochant des contrats faramineux à coup de « commissions » aux profiteurs en place. Mais les gens d’ici pensaient que ces entreprises, fierté du pays, n’allaient pas les frauder eux aussi. Erreur et désillusion.


Un Ordre qui ne sied pas aux grandes firmes


Comme les corporations du genre, l’Ordre des ingénieurs du Québec assurait à fondation la « protection du public » en cas d’incompétence, de malhonnêteté, d’erreur grave ou de négligence, car un membre détient en exclusivité le nom d’ingénieur et la prestation de ce service. On y veille à la formation, on y fait des visites de vérification, tout en sanctionnant, le cas échéant, les fautes d’éthique. Ce système n’a pas été conçu pour prévenir les « méfaits d’entreprise ».


Or, dans plusieurs professions, les praticiens indépendants sont devenus minoritaires ou presque. De grands bureaux ont surgi dont l’esprit de service aux gens ou à la société le cède désormais au « développement des affaires ». Cette nouvelle pratique n’est pas nécessairement moins valable que la pratique traditionnelle, mais elle est rarement soumise à une forte déontologie. On y travaille de plus en plus pour l’argent, voire pour les forces d’argent.


Telle paraît être la maladie culturelle et morale qui gruge le monde de l’ingénierie. Polytechnique enseigne sans doute encore la résistance des matériaux, par exemple, un savoir fort utile pour empêcher les ponts de tomber. Mais on n’y apprend pas encore, faut-il comprendre, la résistance des consciences, un savoir essentiel à la prévention des vices cachés tels que les conflits d’intérêts. Ou encore, dans de grandes villes, la promotion d’ouvrages superfétatoires.


Devant la montée des scandales, le monde de l’ingénierie a tapissé les médias d’images et de propos rassurants. Ce genre d’artifice peut faire oublier une incartade individuelle. Il ne saurait faire disparaître une turpitude collective. Cette fois, il ne s’agit pas de l’ingénieur ruiné par un divorce ou par le casino et qui aurait refait ses finances en majorant le coût de ses services. Ni même d’une firme menacée de faillite qui fraude le fisc en abusant de fausses factures ! C’est le gratin montréalais du génie qui a pillé Montréal.


L’Ordre des ingénieurs paraît s’inquiéter beaucoup de ses membres injustement ternis par un scandale dont ils ne sont pas responsables, mais beaucoup moins des firmes honnêtes, des fonctionnaires loyaux et surtout des contribuables victimes de la collusion. Cette organisation professionnelle ferait oeuvre plus utile en demandant aux ingénieurs comment ils envisagent l’avenir, en tenant compte non seulement des redressements qui s’imposent, mais aussi des dommages à réparer. Car la commission Charbonneau ne pourra trouver réponse à tout.


Expertise « piratée »


Ainsi, certains conseillers municipaux dont la victoire a été financée frauduleusement ne devraient pas attendre le rapport de cette Commission pour réfléchir à leur avenir. Par contre, on ne peut trancher aussi simplement le cas des firmes fautives dont la plupart des ingénieurs ne faisaient sans doute pas partie du système de collusion. Le public se méfiera, avec raison, d’une entreprise qui changera de nom ou de propriétaire. Mais ce n’est pas avec des ingénieurs déchus ou emprisonnés qu’une ville se donnera de solides infrastructures.


D’aucuns voudront rapatrier dans la fonction publique nombre de ces professionnels dont l’expertise a été « piratée », notamment au ministère des Transports, par des firmes privées. Mais la fonction publique n’a guère besoin d’autres bureaucrates qui, à défaut de bâtir des infrastructures, brassent des projets de dépenses et des changements d’organigramme. En revanche, des firmes de génie sans but lucratif ne seraient-elles pas bienvenues, le temps pour les ingénieurs atteints de cupidité compulsive de subir une quarantaine quant aux contrats publics ?


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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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