Questions d’images - Le président normal

Force est de constater cependant que François Hollande, 24e président de la République française, y parvient, somme toute, avec passablement de bonheur. La normalité comme valeur de la République, est-ce possible réellement ? Difficile à croire dans cette démocratie socialiste à parure de monarchie. Lui-même étant un pur produit de la « gauche caviar ».


Son pays n’a pas le moral. Les Français qui, disons-le tout net, ne sont pas par nature franchement optimistes, frisent cette fois la dépression, si l’on en croit de nombreux articles et un récent sondage du journal Le Monde. Manque d’autorité morale et politique. Décroissance de l’influence économique et culturelle. Perte d’identité et de cohésion nationale. Émigration croissante d’une partie de la jeunesse. Érosion très marquée de la confiance et de la fierté, des traits de personnalité pourtant représentatifs, presque caricaturaux d’une population française souvent encline à un patriotisme excessif, voire chauvin.


Par les fenêtres du Palais de l’Élysée, François Hollande regarde son peuple en proie à de profonds questionnements. Et là où Nicolas Sarkozy aurait tambouriné, pesté, agité sa montre en or, chaussé ses souliers de course pour finalement faire un jogging devant les caméras de télévision, François Hollande enfile au contraire ses légendaires pantoufles « charentaises », pratiquant à sa manière la politique feutrée des petits pas. Décidé, pour ne pas dire opiniâtre, discret, pour ne pas dire secret, le voilà qui commence à donner des signaux importants du style « hollandais » de sa gouvernance.


Il tient tête aux riches (même si chacun s’entend pour dire que 75 % d’imposition sur les grandes fortunes est un taux excessif). Il conduit la France dans une réforme délicate mais nécessaire sur les droits de filiation et d’union matrimoniale entre personnes de même sexe. Il solidifie les liens franco-allemands avec une chancelière contrainte elle-même à la prudence politique dans son propre pays. Il réplique brillamment à l’Anglais David Cameron, qui menace de quitter l’Union européenne, l’invitant poliment à considérer combien il risque d’isoler la Grande-Bretagne des grands circuits financiers européens (ce dernier adoucira dès lors le ton de sa menace).


Au Mali, il part en guerre. Il se lance dans la lutte contre les islamistes extrémistes en s’engageant seul, à la surprise générale, dans une voie, certes dangereuse, mais qui pour le moment libère les populations du joug du terrorisme tout en contribuant à diviser les extrémistes entre eux. Et récemment, résultat d’une politique concertée et entamée par Nicolas Sarkozy, il obtient du nouveau gouvernement mexicain la libération de Florence Cassez, détenue depuis sept ans à la suite d’un rocambolesque et douteux épisode politico-judiciaire, mettant fin du même coup à un épineux dossier dans les relations entre Paris et Mexico. Sur le tarmac de Roissy, la télévision et toute la France accueillent triomphalement la jeune femme. Lui, il n’est pas là. Changement de style.


Le climat social et politique d’un pays est une chose. La fierté, la confiance et l’estime nationales sont des clés indispensables à la dynamique des peuples. Plus que tout autre, la France doit rayonner, inspirer, gagner. La France est un pays singulier, d’une très grande complexité. Les racines profondes de la France sont faites de cette influence qui fut la sienne au cours des trois derniers siècles, des racines qui l’ont portée à respecter ses fondements de liberté, fraternité, égalité. Des lignes trop floues désormais, qui perdent les Français plus qu’elles ne les orientent.


La France n’est donc pas tirée d’affaire. Dans une situation économique et sociale tendue, elle fait face de surcroît aux agitations d’une droite populiste décomplexée qui, elle aussi, réinterprète à sa façon les trois piliers fondateurs de la république, les muant en « intolérance, fermeture, francocratie ».


François Hollande n’est pas un révolutionnaire. Il sait que la France n’aime pas tant que ça le changement réclamé à hauts cris. Il veut conduire la France sur la voie de l’évolution dans le respect de sa célèbre devise. Il a encore du pain sur la planche, et il le sait.


Tranquillement, à pas feutrés, François Hollande remonte dans les sondages. Il commence à intriguer et à remettre un peu de baume au coeur des Français, à rehausser du même coup l’image de cette France trop perdante. À n’en pas douter, François Hollande vient de marquer des points. Pas si fou, ce président. Pour un peu, on dirait même qu’il est normal.


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Jean-Jacques Stréliski est professeur à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l’image.

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