Médias - Et que ça saigne!

Au moins un chroniqueur télé a carrément trouvé irresponsable de la part de Radio-Canada de diffuser cette fiction « d’un tel réalisme et d’une pareille violence » deux mois après la tuerie tristement réelle de Newtown, au Connecticut. Il y a eu d’autres fusillades meurtrières depuis.


Radio-Canada a prévu le coup (de pub). Des avertissements d’usage paraîtront avant et pendant l’épisode. Radio-canada.ca ajoutera aujourd’hui « des informations de qualité pour tenter de comprendre ce phénomène troublant des sociétés modernes ».


Très bien. La question n’en reste pas moins pertinente : avec ou sans mise en contexte, avec ou sans excuses, la télé est-elle trop violente ?


En tout cas, elle l’est de plus en plus. Les chaînes et les séries repoussent sans cesse les limites. À l’aulne de certaines productions américaines, 19-2 prend presque des allures de production pour tous. Breaking Bad ou Boardwalk Empire regorgent de scènes autrement plus insupportables.


Il y a donc plus épouvantable. Mais peu importe son degré, cette violence représentée suscite, en gros, deux réactions.


La première attitude critique l’exploitation du mal qui, au mieux, désensibilise le spectateur et, au pire, stimule ses bas instincts agressifs. Cette accoutumance serait particulièrement pernicieuse pour les jeunes et les adolescents.


L’Académie des sciences de France vient de publier une remarquable synthèse sur le thème « L’enfant et les écrans ». L’étude mise sur les interdits en bas âge puis des consommations accompagnées et de plus en plus autorégulées qui respectent notamment les âges indiqués sur les programmes, les jeux vidéo et les films.


Orange mécanique, oeuvre culte et dérangeante de Stanley Kubrick, a inspiré une transposition scénique qui prendra l’affiche à l’Olympia de Montréal à la mi-février, avant une tournée passant par Québec, Gatineau et Sherbrooke. Il y a 40 ans, l’adaptation à l’écran du roman d’anticipation d’Anthony Burgess avait créé un scandale parce que des délinquants britanniques affirmaient s’en être inspirés pour perpétrer des crimes. Le film avait été retiré des salles à la demande du réalisateur et n’a pas été projeté au Royaume-Uni jusqu’en 2000.


« Les gens ont vu trop de violence aujourd’hui pour que j’aie la prétention de croire que la pièce va pousser un spectateur à sortir de l’Olympia pour aller en câlicer une à quelqu’un », a déclaré très lucidement la metteure en scène Véronique Marcotte. L’an passé, on a plutôt vu un tireur fou se présenter à la première du dernier Batman et tirer dans le tas…

 

La violence à distance


La seconde attitude vis-à-vis de la violence développe la thèse cathartique. La violence est alors perçue comme un genre artistique dont la représentation épure les passions. Cette position remonte aux Grecs anciens, et les oeuvres violentes n’ont pas attendu les blockbusters américains pour éclore et s’épanouir. Il y a plus de meurtres dans Julius Caesar de Shakespeare que dans Django Unchained de Tarantino. L’iconographie chrétienne, percluse de souffrance et de douleur, célèbre un homme dieu crucifié, comme des saints martyrs déchiquetés, broyés, brûlés et dévorés vifs.


Cette longue et persistante esthétisation de la violence peut aussi se comprendre comme un traitement esthétique ou esthétisant d’actes violents qui permettent précisément de mettre à distance cette réalité, de la médiatiser en jouant avec les codes propres à l’art. On a dit et répété que le long plan-séquence de l’épisode inaugural de la nouvelle saison de 19-2 accentuait l’impression de réalisme. Comme si une caméra de reportage se promenait en direct sur la scène. D’où l’argument du premier type voulant que cette série, ou en tout cas cette scène, célèbre le mal même malgré elle.


N’est-ce pas plutôt l’effet contraire ? En manipulant les rouages de sa mécanique esthétique, le réalisateur Podz met en scène le mal et il expose en même temps cette mise en scène. Il place la violence à distance, il la spectacularise, il l’édite, la filtre, la malaxe et l’abstrait. Finalement, il crée une oeuvre que le téléspectateur, fin connaisseur de la représentation imagée du monde, prend plaisir à regarder, mais aussi et surtout à décortiquer comme une production esthétique.


Au bout du compte, quand la proposition atteint cette qualité, ce n’est plus seulement la violence qui s’expose, mais bel et bien sa manipulation par l’art. Et c’est pourquoi il faut regarder, apprécier et analyser 19-2 ce soir…

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