La turpitude collective

Il ne s’agit plus simplement de quelques pommes pourries oeuvrant dans la fonction publique municipale, comme Gilles Surprenant ou Luc Leclerc, qui acceptaient tous les pots-de-vin qu’on leur offrait et jouaient au golf avec des mafiosi.


Pendant des années, toutes les firmes d’ingénieurs qui soumissionnaient pour des contrats municipaux ont accepté de participer à la magouille. Il n’y a eu aucune exception. La très grande majorité des 63 000 membres de l’Ordre des ingénieurs n’ont sans doute rien à se reprocher, mais cette omertà au sein d’une profession phare n’en demeure pas moins extrêmement troublante pour l’ensemble de la société québécoise.


L’agent de formation à l’Ordre dont Le Journal de Montréal a rapporté le commentaire hier mériterait le prix de l’euphémisme de l’année : « On a constaté une certaine méconnaissance du code de déontologie. » Heureusement, il y aura maintenant un examen obligatoire. Il suffisait d’y penser, n’est-ce pas ?


Quand le magazine Maclean’s avait qualifié le Québec de province la plus corrompue de la fédération, l’indignation devant ce Quebec bashing avait été générale. Soit, le gouvernement Charest fournissait d’excellents arguments à nos détracteurs, mais laisser entendre qu’il était le simple reflet de notre turpitude collective relevait d’une calomnie à laquelle nous n’étions que trop habitués. Vraiment ? Peut-être avons-nous aussi les ingénieurs que nous méritons.

 

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On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. Malgré les reproches qu’on peut légitimement lui adresser, la commission Charbonneau est en voie de faire un bien immense au Québec. Elle ne pourra cependant pas changer la nature humaine. Pour fleurir, la vertu aura toujours besoin d’une solide assistance.


Il n’y avait pas meilleur choix que l’ancien président du Conseil du trésor, Jacques Léonard, pour présider le comité sur l’octroi des contrats de la Ville de Montréal. Tout au long de sa carrière, il a été d’une probité absolue et il connaît tous les rouages de l’administration publique.


Cet homme pourtant enjoué a souvent été présenté comme un politicien ennuyeux. C’est peut-être qu’il n’a jamais eu de goût pour les chamailleries partisanes qui sont trop souvent le lot de la politique, préférant s’en tenir au service de l’État.


On peut le croire sur parole quand il assure n’avoir aucune intention d’entrer en concurrence avec d’autres instances, que ce soit la nouvelle Escouade de protection de l’intégrité municipale (EPIM) ou la commission Charbonneau. M. Léonard n’a rien d’un justicier. Si certains affichent leur intégrité comme une sorte d’étendard, M. Léonard n’a jamais fait étalage de la sienne.

 

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Le contraste avec Jacques Duchesneau est saisissant. Être qualifié d’Eliot Ness québécois a manifestement causé le plus grand plaisir à l’ancien policier. D’ailleurs, il ne fait pas de doute que la publication de son rapport a été déterminante dans la décision de créer la commission Charbonneau, et le témoignage du p.-d.g. de Genius donne à penser qu’il avait raison quand il prétendait que 70 % du financement des partis politiques provenait de l’argent sale. À tout le moins à Montréal, cela semblait bien être le cas.


Il est néanmoins permis de s’interroger sur les motifs qui l’ont amené à prodiguer ses conseils à l’ancien organisateur d’Union Montréal, Martin Dumont, dont le contre-interrogatoire a démontré à quel point ses allégations sont sujettes à caution.


Le député libéral de Fabre et ancien bâtonnier du Québec, Gilles Ouimet, a fait écho à la perplexité du milieu juridique quand il s’est indigné en apprenant que M. Duchesneau, après avoir lui-même témoigné devant la commission, avait aidé un autre témoin à préparer sa comparution.


Qui plus est, son fils, Jean-Philippe Duchesneau, était « l’ami avocat » qui accompagnait M. Dumont pour sa première rencontre avec les enquêteurs de la commission quand celui-ci a omis de leur signaler la présence du maire Gérald Tremblay à la fameuse réunion au cours de laquelle il serait apparu que son parti tenait une double comptabilité.


Quand les enquêteurs l’ont reconvoqué en décembre, après avoir découvert de nouvelles inexactitudes dans son témoignage, M. Duchesneau père a de nouveau été appelé à la rescousse.


Pour expliquer cette sollicitude, il a fait valoir que « des amis, on en a besoin quand ça va mal, pas quand ça va bien ». L’amitié est sans doute une belle chose, mais M. Dumont était aussi un informateur de M. Duchesneau. La crédibilité de l’un était en quelque sorte liée à celle de l’autre.

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