S’inviter à la table

Il reste bien, à la veille de la reprise des travaux parlementaires lundi, quelques projets de loi au feuilleton que le gouvernement tient à adopter sans trop tarder. Il y a aussi ce budget fédéral qu’on veut équilibrer au plus tôt. Donc, dans l’ensemble, tout baigne. Ou tout baignait ?


Depuis la fin de décembre, des invités nombreux et bruyants se sont imposés à la table fédérale afin de protester contre ces réformes conservatrices imposées au rouleau compresseur, sans consultations, en multipliant les bâillons. Depuis la fin de décembre, le gouvernement récolte ce qu’il a semé en négligeant le point de vue des autochtones au moment de présenter ses lois budgétaires omnibus. Des chevaux de Troie contenant des changements fondamentaux aux lois environnementales et à certains volets de la Loi sur les Indiens.


La session parlementaire ne démarrera donc pas comme le croyaient les conservateurs. Leurs priorités seront largement occultées par un dossier qu’ils pensaient pouvoir faire évoluer par petites touches, de manière étapiste et, souvent, unilatérale.


Le gouvernement n’avait pas prévu cette mobilisation aiguillonnée par les femmes autochtones, soutenue par une jeunesse de plus en plus frustrée du traitement réservé aux Premières Nations. Il n’avait pas prévu que le leadership autochtone sauterait dans le train, après que le mouvement Idle No More (Plus jamais l’apathie) eut poussé les chefs à se commettre, à se montrer plus combatifs, à se mettre au diapason de leur population.


Et il n’avait pas prévu non plus le jeûne de la chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, auquel se sont joints d’autres chefs en cours de route. Son geste n’a jamais fait l’unanimité, mais c’est quand même ce dernier qui a réussi à braquer les projecteurs sur la cause autochtone, tout en offrant une nouvelle source d’inspiration au mouvement Idle No More.


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Et c’est ce jeûne, soutenu par la pression de la rue, qui a poussé le premier ministre Stephen Harper à offrir, à la hâte, de rencontrer une trentaine de chefs le 11 janvier dernier à son bureau. Une décision qui a toutefois exposé et exacerbé la division qui prévaut dans les rangs autochtones. Les traditionalistes, dont la chef Spence, se sont braqués et ont refusé l’invitation, exigeant que tous les chefs soient présents, tout comme le gouverneur général, la Couronne étant signataire des traités. Les pragmatiques, eux, ont accepté le rendez-vous, non sans tenter au préalable de s’entendre avec leurs collègues sur une liste de revendications. Dans la rue, les autochtones étaient déchirés sur la marche à suivre.


Si le gouvernement comptait sur cette division pour faire baisser la pression et reprendre à son rythme la mise en oeuvre des engagements pris le 11 janvier, il sera déçu. Volontairement ou non, les conditions posées par Theresa Spence pour mettre un terme à son jeûne ont forcé la création d’une forme de front commun qu’elle-même et le mouvement Idle No More promettent d’avoir à l’oeil.


La déclaration qui l’a convaincue de recommencer à manger est plus qu’une manoeuvre pour lui permettre de sauver la face. Elle engage l’Association des femmes autochtones du Canada, le comité exécutif de l’Assemblée des Premières Nations (APN), le Nouveau Parti démocratique et le Parti libéral du Canada. Ils ont promis de prendre le relais et de porter les revendications que la déclaration énonce. S’ils ne tiennent pas parole, c’est plus que la chef Spence qu’ils laisseront tomber, ce seront tous ces autochtones qui ont mis leurs espoirs en elle.


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On peut s’attendre à ce que des demandes aient préséance sur d’autres, mais, chose certaine, la pression ne se relâchera pas de sitôt. La fin du jeûne de Theresa Spence n’annonce pas la fin du mouvement populaire. Au contraire. Idle No More prévoit une journée de manifestations à travers le pays lundi pour lancer un message aux parlementaires.


Les partis d’opposition s’engagent à talonner le gouvernement sur ces enjeux. Les chefs, de leur côté, vont insister pour que les engagements pris le 11 janvier par M. Harper soient rapidement mis en oeuvre. Quant aux conservateurs, ils ont tout intérêt à ne pas tergiverser s’ils ne veulent pas fragiliser davantage le leadership du grand chef Shawn Atleo, un des plus pragmatiques à leur faire face. Son autorité a été fortement ébranlée ces dernières semaines.


Le gouvernement souhaite sûrement que cette mobilisation s’essouffle, mais cela prendra du temps. Et tant que les discussions avec le leadership autochtone ne donneront pas de résultats concrets, une chose persistera, la frustration teintée de forte impatience des jeunes et des femmes des Premières Nations.


Qu’il le veuille ou non, le gouvernement devra vivre au cours des prochaines semaines, sinon des prochains mois et même des prochaines années, avec à sa table un convive trop souvent négligé et qui refuse de ne plus être entendu.

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