De Québec à Édimbourg

Contrairement à la plupart des chefs d’État et de gouvernement, les premiers ministres québécois qui voyagent ont toujours mauvaise presse. Pour la petite « province » que nous sommes, ils vont toujours trop loin et dépensent toujours trop. Alors que Pauline Marois s’envolait cette semaine pour Davos, Londres et Édimbourg, nul doute qu’un élu, plus « provincial » que les autres, ne manquera pas de communier à la tradition. Lorsqu’elle était chef de l’opposition, Pauline Marois n’a pas manqué elle non plus de reprocher à Jean Charest ses trop fréquents voyages en Europe.


Le clou de ce voyage sera sa rencontre, à Édimbourg, avec le premier ministre indépendantiste Alex Salmond. Élu avec une forte majorité en promettant de tenir un référendum sur l’indépendance, Salmond a déjà engagé le processus qui conduira à la tenue d’une consultation à l’automne 2014.


Si notre première ministre pensait trouver en Écosse de quoi raviver la flamme indépendantiste québécoise, force est de constater qu’elle arrive au mauvais moment. Les sondages révèlent que les appuis à l’indépendance stagnent autour de 28 %, alors que les opposants atteignent 48 %. Si ce nombre a récemment diminué, ce fut au profit des indécis (24 %).


À Édimbourg, la première ministre aura aussi l’occasion de constater que la démarche écossaise se distingue des deux référendums québécois. Salmond a obtenu l’accord de son homologue britannique pour tenir une consultation. Cette négociation l’a forcé à abandonner l’idée, qu’il avait longtemps caressée, de poser une seconde question. Surnommée « Devo Max », cette autre question aurait proposé le rapatriement d’un maximum de compétences à Édimbourg. Nul doute qu’elle aurait rallié une majorité d’électeurs.


Loin des longues formules du Parti québécois, la question posée aux Écossais sera on ne peut plus simple : « Êtes-vous d’accord pour que l’Écosse devienne un pays indépendant ? » La Commission électorale britannique supervisera aussi en partie le scrutin, même si au final, les décisions appartiennent au Parlement écossais.


Le sociologue de l’Université d’Édimbourg David McCrone ne cache pas que, depuis quelques mois, l’atmosphère favorise plutôt le Non. Mais les choses pourraient changer rapidement, dit-il. Selon l’ancien premier ministre travailliste écossais Henry McLeish (partisan d’un rapatriement de compétences), le Oui ne peut que remonter alors que le Non pourrait encore descendre.


La récente décision de David Cameron de tenir un référendum en 2017 sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne pourrait aussi être un moment décisif. Cela « a complètement changé la nature du débat en Écosse », dit Alex Salmond. Le débat tournait jusque-là autour de l’incertitude économique qu’affronterait l’Écosse si, une fois indépendante, elle devait faire acte de candidature à l’Union européenne. Or, voilà que ce sont les eurosceptiques conservateurs de Westminster qui créent de l’incertitude en menaçant de remettre en question la place de l’Écosse au sein de l’Europe !


***


Le défi de ce voyage consistera pour Pauline Marois et Alex Salmond à éviter les parallèles trop faciles. Malgré une culture politique assez semblable, le Québec et l’Écosse sont en effet le résultat de processus historiques radicalement opposés. L’Écosse n’a jamais été conquise, comme le fut le Québec en 1760. L’Acte d’union intervenu en 1707 fut peut-être signé entre partenaires inégaux, mais il ne fut pas obtenu à coups de canon. Alors qu’aux moments décisifs de leur histoire, les Québécois n’ont pu décider librement de leur statut, pas plus en 1760 qu’en 1982, les Écossais se considèrent, aujourd’hui comme hier, libres de mettre fin à un traité qu’ils ont librement signé. C’est peut-être pour cela qu’ils ont si facilement adopté l’anglais comme langue commune et que celle-ci n’est pas un élément de l’identité nationale.


Pendant deux siècles, l’Union a de plus permis à l’Écosse de participer pleinement à l’expansion impériale britannique, notamment au Québec. Pendant ce temps, le Québec a subi une véritable oppression économique, linguistique et politique dont les traces sont toujours visibles. Enfin, alors que le Canada est l’objet d’un face à face à finir entre deux nations aux forces très inégales, le Royaume-Uni comprend aussi le Pays de Galles et l’Irlande du Nord.


Ajoutons que le Parlement écossais n’a pas 15 ans. Ses compétences étant limitées, il y a encore de grandes marges de manoeuvre pour les accroître. Au Canada, il y a longtemps qu’Ottawa a mis la clé dans la porte du « magasin général », comme disait si bien Jean Chrétien. Et puis, les Écossais font face à une vieille nation depuis longtemps assagie et qui en a vu d’autres. Le Canada anglais est au contraire une jeune nation inquiète, mal assurée, incapable d’entendre d’autres voix que son propre nationalisme exacerbé.


Voilà probablement les raisons de cet étrange paradoxe : l’histoire donne à l’Écosse beaucoup moins de raisons de se séparer que n’en a le Québec. En revanche, les Écossais affichent une fierté beaucoup plus grande et un esprit nettement plus indépendant que les Québécois.

À voir en vidéo